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10 oct. 2009

MÈRES ET FILLES

Julie Lopes-Curval a sans doute lu le roman The hours, ou vu le film de Stephen Daldry. Mères et filles possède la même construction sur deux époques bien distinctes, le même enchevêtrement de douleurs familiales... mais pas la même dimension tragique. Si la réalisatrice a incontestablement mûri par rapport à ses deux premiers longs-métrages, lui manque encore cette capacité essentielle d'enrober le récit, et de faire ressentir au spectateur la passion qu'elle a visiblement éprouvée à inventer cette histoire.
Deux mères, deux filles, mais seulement trois femmes : au coeur de Mères et filles, il y a en effet le personnage incarné par Catherine Deneuve, qui fait le lien entre sa propre mère mystérieusement volatilisée des dizaines d'années plus tôt (Marie-Josée Croze, souvent seule à l'écran) et sa fille venue passer quelques jours de vacances auprès d'elle (Marina Hands). Avec à la clé un secret de famille qui malheureusement se révèle assez inintéressant, ou en tout cas si mal amené que l'on s'en contrefiche un brin alors que son potentiel dramatique était fort. La faute à une construction binaire trop ampoulée, qui rend le film à la fois prévisible et déséquilibré, malgré l'abattage sensationnel des trois interprètes. C'est grâce à elles que l'on s'accroche au film, qui leur doit vraiment beaucoup.
Mais si son intrigue a de quoi décevoir, Julie Lopes-Curval a su développer des thématiques extrêmement intéressantes avec simplicité et sans didactisme. L'intérêt premier d'observer la même famille sur trois générations est de pouvoir constater à quel point les modèles institutionnels ont évolué. Ces femmes recherchent toutes la vraie liberté mais n'en ont pourtant pas la même définition, que ce soit dans leur rapport au travail, au couple ou aux enfants. L'intérêt principal du film est là, et confirme que Julie Lopes-Curval n'est sans doute pas une pas grande raconteuse d'histoire, mais qu'elle dispose de toutes les clés pour dresser, oeuvre après oeuvre, de beaux et grands portraits de femmes.




Mères et filles de Julie Lopes-Curval. 1h45. Sortie : 07/10/2009.
Critique publiée sur Écran Large.

9 oct. 2009

Top 5 : Marie-Josée Croze

Cette semaine, Marie-Josée Croze fait sa Bovary dans Mères et filles.




Top 5 des films avec Marie-Josée Croze

01. Mensonges et trahisons (2004)
Avant de s'attaquer à Molière et à Goscinny, Laurent Tirard s'est fait les dents sur cette comédie singulière et décalée qui en a fait, de façon éphémère hélas, un héritier potentiel de Woody Allen. Soit un imbroglio amoureux entre un écrivain qui gâche son talent, le footballeur stupide mais populaire dont il écrit la biographie, et deux femmes belles, sensuelles, intelligentes et racées (l'impitoyable Alice Taglioni, et une Maie-Josée Croze franchement belle et joliment franche). Ponctué de vignettes hilarantes où explose une nouvelle fois le talent d'Edouard Baer, truffé de dialogues et de répliques absolument mémorables (l'analyse de la poésie baudelairienne par Clovis Cornillac épatant en gros boeuf), le film fait partie du haut du panier dans le monde de la comédie à la française.



02. Le nouveau protocole (2008)
Industries pharmaceutiques et manipulations : voilà le menu du troisième film du passionnant Thomas Vincent, qui ne cesse de prendre des risques et d'explorer d'autres voies. Documenté, haletant, Le nouveau protocole brille par son réalisme absolument terrifiant, que ce soit dans l'exécution des scènes d'action ou dans sa description des agissements de certaines grosses entreprises censées assurer la santé des citoyens. Dans le rôle de la militante si obstinée qu'elle en devient louche, Marie-Josée Croze excelle.



03. Le scaphandre et le papillon (2007)
Il y avait pourtant tout pour que Le scaphandre et le papillon se rate, son sujet édifiant risquant de le transformer en mélo larmoyant ou en bête film à récompenses. Il n'en est rien : passionnant de part en part, c'est le récit ultra-signe d'un chemin de croix extrêmement éprouvant, mais pas dénué d'humour. Mis en scène avec pudeur et inventivité, magnifié par la voix subtile et enveloppante d'un Mathieu Amalric saisissant, le film de Julian Schnabel est une surprenante réussite, qui doit également beaucoup à un casting féminin juste sublime.




04. Ne le dis à personne (2006)
Oui, certes, on peut accuser Guillaume Canet d'avoir fait un film « à l'américaine », c'est-à-dire excellemment exécuté mais trop carré pour être totalement renversant. Mais, bigre de bigre, pourquoi se priver d'un plaisir aussi simple et immédiat que celui-là, qui transforme un postulat intrigant en un whodunit bien ficelé, et se fait diablement efficace jusqu'à la dernière bobine ? Dépourvu de défauts mais pas trop lisse pour autant, voilà un polar certes à l'américaine, mais avant tout de qualité.




05. Ordo (2004)
Plus que pour sa qualité intrinsèque, Ordo vaut avant tout pour son sensationnel duo d'acteurs. En marin grec intrigué par ses retrouvailles avec son amour de jeunesse, Roschdy Zem est absolument fabuleux, la sécheresse de son personnage laissant entrevoir çà et là quelques failles. Dans le rôle de cette mystérieuse femme, qui n'est peut-être pas celle qu'on croit, Marie-Josée Croze explose, irradiant le film de sa sensualité vénéneuse, et faisant tourner son partenaire en bourrique. Bien qu'un peu mal fichu, voici un film à découvrir rien que pour se rappeler à quel point, une fois encore, ces deux acteurs sont géniaux.

6 mai 2009

JE L'AIMAIS

Après un premier film raté et un deuxième calamiteux, Zabou Breitman ne pouvait que surprendre agréablement avec Je l'aimais, adaptation de la désormais inévitable Anna Gavalda. Beaux sentiments et style ordinaire mais attachant sont les caractéristiques de l'oeuvre de l'écrivaine, qui avant de se lancer dans le pavé (Ensemble c'est tout et La consolante) s'était fait les dents sur des histoires courtes. Bien que s'étalant sur une vingtaine d'années, Je l'aimais faisait 150 pages environ, racontant sans détour l'histoire d'amour de cet homme qui aurait pu quitter sa femme mais n'a pas pu (ou pas voulu le faire). Pour tout dire, le film ne commence pas très bien, Zabou semblant s'apesantir sur la situation de départ (l'homme, sa belle-fille fraîchement larguée, et les deux enfants) sans autre raison que de faire durer le suspense avant de se lancer enfin dans le vif du sujet avec ce retour en arrière sur cette passion, ses circonstances et sa fin. Florence Loiret-Caille a beau être une comédienne gigantesque (il serait temps que l'univers l'apprenne), on baille.
On baille mais on continue à y croire. Car dès son entrée en matière, Je l'aimais semble faire preuve d'une jolie pudeur, d'une délicatesse qu'on ne soupçonnait pas chez une réalisatrice pas très finaude dans ses choix passés. Et lorsqu'est enfin introduit le personnage de Mathilde, le film trouve son rythme de croisière. Les balbutiements de Daniel Auteuil sont les nôtres, le charme fragile de Marie-Josée Croze fait le reste. S'il n'atteindra jamais une vraie dimension tragique, Je l'aimais fait son travail, c'est-à-dire dépeindre une relation si belle et pathétique qu'elle n'existe que dans les livres. C'est d'ailleurs là son énorme limite : malgré tous les efforts d'une réalisatrice qu'on sent touchée par son sujet, l'intrigue peine à dépasser le stade du roman-photo, bourré de rebondissements et de jolies choses, mais tout de même pas très nourrissant. La virée asiatique du couple d'amoureux est en cela révélatrice de la qualité générale du film, exhalant un exotisme de pacotille si suranné qu'il en devient touchant.
Mais l'interprétation compense généreusement les défauts de l'ensemble : l'improbable couple-vedette est juste magnifique, Florence Loiret-Caille joue les malheureuses comme personne (ça mérite bien d'être répété), et Christiane Millet se sort prodigieusement du rôle le plus casse-gueule de l'ensemble, celui de la femme trompée mais digne. Ceci n'a apparemment rien d'un miracle : Zabou Breitman révèle ici un vrai potentiel de directrice d'acteurs et fait renaître l'espoir quant à sa carrière de réalisatrice. Je l'aimais est le premier de ses films à ne pas se réfugier derrière un quelconque procédé, à filmer les sentiments comme des sentiments et pas comme des oeuvres d'art moderne. Le soin apporté aux détails (faire évoluer des personnages sur 20 ans sans maquillage, c'est fort) et la sincérité générale du projet montrent que sa cause est loin d'être désespérée.




Je l'aimais de Zabou Breitman. 1h52. Sortie : 06/05/2009.
Autre critique sur Sur la route du cinéma.

5 mai 2008

DEUX JOURS À TUER

Antoine a tout pour être heureux. Une belle femme qui l'aime, deux enfants adorables, un travail qui rapporte, une belle et grande maison. Mais attention, Antoine est un gros rebelle, et il va dire merde à son job, merde à sa famille, merde à ses amis. Pour aller pêcher à la mouche et se retrouver un peu avec lui-même, merde quoi c'est vrai. Deux jours à tuer est donc une sorte d'Into the wild version béret-baguette, un monument de subversion pour personnes du quatrième âge, un surréaliste navet faisant passer les précédents films de Jean Becker (soit que des publicités géantes pour Saint-Morêt, et souvent même pire) pour de puissants chefs d'oeuvre. Tout y est détestable, sauf ce que Becker voudrait faire passer pour détestable. Tout y est laid, con, creux, puant, à tel point que même le plus méchant des méchants critiques ne pourrait pas rendre hommage à ce film à sa juste valeur.
Ça avait évidemment très peu de chances d'être bon : Jean Becker est sans doute le plus mauvais cinéaste français en activité, voire même le plus dangereux, nourrissant régulièrement les foules d'atmosphères rances et nostalgiques, très travail-famille-patrie, et d'odes à la France qui se lève tôt et ne se plaint pas. On devine qu'il a envisagé Deux jours à tuer comme un contrepied géant, une sorte de doigt d'honneur au monde, une grosse tarte à la crème bien dérangeante tout droit dans le nez des bien-pensants. D'où l'idée lumineuse d'engager Albert Dupontel, acteur-réalisateur autrefois fréquentable, et qui passe désormais son temps à gâcher son talent et à apprendre aux gens (derrière la caméra, sur les plateaux télé et ailleurs) ce qu'est la vraie vie et comment il faut vivre. Cet insupportable donneur de leçons livre une prestation en tous points conforme à ce que souhaitait Becker : ouh qu'il est vulgaire, ouh qu'il est méchant, même qu'il maltraite les femmes et méprise ses enfants (heureusement il est gentil avec les chiens). Qu'on ne s'inquiète pas, la rédemption arrivera bien assez tôt, au terme d'un film heureusement assez court (mais déjà trop long).
"Ça commence comme un Sautet qui dérape et ça continue comme un Becker au mieux de sa forme" : c'est Dupontel qui le dit, au gré d'innombrables séances de promotion et de prêchi-prêcha sur nos vies de con. Il faut vraiment ne rien avoir compris au cinéma pour pouvoir affirmer cela haut et fort et sans honte. Le "dérapage" évoqué par Dupontel atteindra son climax avec une longue scène de dîner au cours de laquelle Becker, se prenant pour Haneke, tentera d'aller toujours plus loin dans le malaise. En fait, c'est plutôt à une exploration du potentiel de consternation du spectateur que se livre le pseudo-cinéaste : mais jusqu'où ira-t-il dans le pathétique, les réflexions creuses, la provoc à deux balles ? Loin, très loin. Le pire, c'est que le dernier quart d'heure du film (très différent mais aussi mauvais, formant un ensemble bien homogène avec la première partie) semblera justifier ce ramassis de conneries auprès des plus influençables. Alors que rien, mais alors rien, ne peut justifier un tel film. Sauf une envie de relancer ces si jolies idées que sont le poujadisme, le retour aux vraies valeurs et autres leitmotivs de Philippe de Villiers et Alain Madelin. Dommage que les notes négatives n'existent pas.
0/10

19 mars 2008

LE NOUVEAU PROTOCOLE

Il y a 9 ans, Thomas Vincent réalisait son premier long, l'excellent Karnaval, qui révélait Clovis Cornillac à la carrière jusque-là confidentielle. Depuis, l'acteur a explosé, même si le bilan comptable est plus impressionnant que la réussite artistique. Trente films en moins de dix ans, c'est beaucoup, à tel point que Cornillac, malgré ses qualités indéniables, a fini par engendrer un certain dégoût chez les cinéphages. S'il n'est pas certain que ses retrouvailles avec Vincent stoppent son insupportable boulimie filmique, Le nouveau protocole vient en tout cas rappeler que Cornillac fut d'abord un excellent acteur avant de sombrer dans une caricature de lui-même. Son rôle de Raoul Kraft est à peu de choses près ce qu'il a fait de mieux depuis... Karnaval. À croire que Thomas Vincent est l'un des seuls metteurs en scène à savoir canaliser l'acteur et à en tirer le meilleur.
Aux côtés d'une Marie-Josée Croze aussi irréprochable que lui, Cornillac est l'un des piliers de la franche réussite que constitue ce Nouveau protocole. Malgré le talent certain de Vincent, il y avait de quoi craindre ce petit frère frenchie des nombreux films américains à avoir tenté de démonter les grands systèmes économiques qui régissent et pourrissent le monde. De par son thème (les ravages de l'industrie pharmaceutique), le film fait particulièrement penser à The constant gardener. Mais le scénario d'Eric Besnard exploite des horizons plus réalistes, préférant dénoncer par le biais du polar plutôt que de livrer un simple pamphlet qui aurait difficilement supporté la comparaison. Le thriller est efficace, tout comme le propos, qui évite globalement le manichéisme et l'angélisme. Si plein de questions se posent à Raoul Kraft suite à la mort étrange de son fiston, s'il trouvera effectivement quelques clés, c'est néanmoins le doute qui finira par l'emporter. C'est à coup sûr le plus beau message délivré par un film qui refuse de livrer des réponses qu'il n'a pas.
Ce scénario habile et équilibré est parfaitement mis en valeur par le travail de Thomas Vincent, qui confirme ses dispositions de directeur d'acteurs ainsi que son aptitude à créer une atmosphère à partir de rien. Rythmé, musclé, intelligent, Le nouveau protocole a tout d'un film à l'américaine, sans pour autant perdre sa propre identité et sombrer dans la simple copie de ses modèles US. Il serait dommage de se priver de ce spectacle sombre et dense qui pourrait bien ouvrir la voie à toute une génération de réalisateurs français.
8/10

29 août 2007

NOTHING

Hormis son (mauvais) segment vampirique dans le récent Paris je t'aime, Vincenzo Natali n'avait plus donné signe de vie depuis l'étonnant Cypher en 2002. Entre deux projets avortés (dont un film de super-héros s'inspirant de Watchmen), le Canadien est retourné au pays en 2003 pour y réaliser ce Nothing plus étrange que réussi, qui aura mis quatre ans à débarquer sur nos écrans. Le principe est simple : détestant cordialement le monde qui les entoure, deux asociaux parviennent à le faire disparaître, et se retrouvent seuls et enfin tranquilles dans cet univers si proche du néant. Blanc, mou et insipide comme un gros morceau de tofu, ce monde de rien leur donne l'occasion de faire le point sur la condition d'être humain.
Il y avait dans ce pitch quelque chose de beckettien : placer deux hommes au milieu de nulle part et les laisser débiter un discours absurde et désespéré. Plus à l'aise avec le film de genre, Natali et ses comédiens-scénaristes en ont fait une sorte de comédie plus potache qu'existentialiste, où l'avenir du monde se décide aux jeux vidéo et où le sol spongieux est propice aux cabrioles. D'où un film qui lorgne presque plus vers les Farrelly que vers Gus Van Sant, ce qui ne serait pas bien grave si tout ceci était vraiment drôle. Mais non : pauvre en gags et en situations comiques, Nothing s'essouffle très rapidement, peu aidé par un duo d'acteurs pour le moins navrant.
Vers la fin du film, Natali reprend du poil de la bête et se livre à un jeu de massacre pas vraiment imaginatif mais en tout cas assez délirant. Les dix dernières minutes du film auraient fait, à n'en pas douter, un savoureux court métrage. Las : Nothing dure bel et bien une longue heure et demie, soit bien assez de temps pour réciter quelques prières afin que Vincenzo Natali revienne vite à des projets plus solides.
4/10
(également publié sur Écran Large)

26 mai 2007

LE SCAPHANDRE ET LE PAPILLON

Entrer dans la salle, son cynisme en bandoulière. Se préparer à voir un mélo lacrymal et faussement digne. Puis se faire cueillir par un film qui met une gifle aux idées préconçues. Sans être le film de l'année, Le scaphandre et le papillon est une vraie surprise, une bonne leçon infligée au spectateur désabusé. Si le film fascine, c'est d'abord par sa propension à slalomer allègrement entre les innombrables clichés inhérents à ce genre de film. Pas de grande leçon de vie prête à consommer. Pas de chantage à l'émotion (comme dans Mar adentro). Respectant la personnalité de Jean-Dominique Bauby (et sa métaphore du type normal piégé dans un scaphandre), Julian Schnabel livre un film subtil et sobre, porté par une mise en scène intelligente.
Première demi-heure en caméra subjective, où Bauby découvre sa situation et tente d'aménager sa vie intérieure. Le procédé est casse-gueule, mais il fonctionne à merveille. Pendant un temps, on EST Jean-Dominique Bauby. Et on admire l'intégrité de Schnabel, qui ne livre aucun plan de son visage pour éviter les atermoiements. Alors forcément, quand le réalisateur décide d'abandonner le subjectif et se met à filmer le visage du locked-in man, on commence par tiquer. Mais il y a une telle absence de complaisance que cela finit pourtant par devenir évident : il aurait été trop lâche de ne jamais montrer le Bauby malade tel qu'il est.
Malgré un pitch au fort potentiel lacrymal, Le scaphandre et le papillon n'est pas un mélodrame, mais une simple chronique, celle de la nouvelle "vie" d'un type pas plus sympathique que la moyenne. Bauby apparaît comme un homme cynique, assez drôle, mais finalement très tourmenté. Son monologue intérieur n'est pas un long râle de désespoir, plutôt un commentaire réaliste et parfois acide de sa condition. Entrecoupé de flashbacks très malins (sortant de l'imagination de Bauby, certains sont volontairement clichés ou outrés), ponctué de scènes bouleversantes (notamment lorsqu'apparaît Max von Sydow), le film de Schnabel est d'une sincérité rare. Il fallait un acteur de la stature de Mathieu Amalric, payant de sa personne sans se la jouer Actor's Studio, pour emmener vers les sommets ce pur concentré de beauté.
8/10
(également publié sur Écran Large)

18 janv. 2007

JACQUOU LE CROQUANT

Le gentil mais frêle Gaspard Ulliel en justicier devant la caméra du clippeur de Mylène Farmer? Il faut avouer que sur le papier, Jacquou le croquant manquait de mordant (désolé). Et s'il y a là-dedans des longueurs, un maniérisme parfois agaçant et des défauts dans tous les coins, bizarrement, le film parvient à répandre une aura surprenante d'épaisseur et de mystère.
En voyant Jacquou le croquant, on devine facilement quelles ont été les influences de Laurent Boutonnant : par son thème et certains aspects de son traitement (toutes proportions gardées), le film tente de ressembler à Gangs of New York ; mais l'aspect "modernité sous couvert de film en costumes" fait également penser au Christophe Gans du Pacte des loups. Avec aussi de vrais morceaux de Boutonnant : parfois, on a l'impression que Mylène Farmer va apparaître dans un coin de l'écran pour murmurer qu'elle est libertine, qu'elle est une câtin. Mais au final, en creusant un peu, Jacquou le croquant ressemble surtout à un film de super-héros. Jacquou est un peu notre Batman à nous. Avec l'homme chauve-souris, il partage un trauma d'enfance : parents usés jusqu'à la corde et achevés par un méchant sans coeur. Puis recevra une bonne éducation avec un curé et un chevalier, ses Alfred à lui. Retrouvant le responsable de son enfance malheureuse, il laissera sa vengeance arriver à maturité, le temps pour lui de prendre un peu de muscle et d'assurance, et de découvrir son repaire secret, sorte de batcave sans batmobile. Et finalement, c'est en plein coeur de la nuit la plus noire qu'il assouvira sa soif de justice.
Comme dans Batman, il y a deux femmes, et la méchante est mille fois plus attirante que la gentille. Comme Bruce Wayne, Jacquou possède deux personnalités, l'une avide de sagesse, l'autre ne pouvant se résoudre à laisser l'injustice planer. Et c'est dans ce petit monde d'heroïc-fantasy sans héros charismatique ni fantaisie que Laurent Boutonnant parvient à laisser s'exprimer son envie de filmer. Plus le film avance, et plus Gaspard Ulliel se fait convaincant : sur la fin, on se dit même que lui avoir confié le rôle de Hannibal Lecter dans un film à venir le mois prochain a tout d'une bonne idée.
Reste à Boutonnat à se faire plus cohérent sur la forme, à davantage approfondir son écriture. Mais nul doute qu'il possède tout le potentiel pour en faire un très bon réalisateur, et qu'une fois qu'il se sera débarrassé de sa simple étiquette de clippeur, il parviendra à réaliser de vrais succès populaires de qualité.
7/10

2 nov. 2006

NE LE DIS À PERSONNE

En s'attaquant à ce qui aurait normalement dû être un film américain, le petit Guillaume Canet a confirmé sa volonté annoncée de faire du beau et grand cinéma en France. Projet : adapter Ne le dis à personne, gentil petit polar bien tordu et premier d'une longue liste de best-sellers d'Harlan Coben. Pourquoi choisir celui-là plutôt qu'un autre? Car Coben, à défaut d'être le plus grand écrivain du monde, possède un vrai sens de l'intrigue et de la dramaturgie, et sait insérer autre chose que des scènes d'action dans ses romans. Son Ne le dis à personne, outre une histoire à suspense, raconte un amour fort et incessible entre un homme et la femme qu'il a perdue.
Canet souhaitant visiblement concurrencer les USA en livrant un polar aussi efficace que ceux d'Oncle Sam, on pouvait craindre que cette volonté d'être compétitif ne nuise gravement au film. Il n'en est rien : si la réalisation de Canet rime avec ambition, elle n'est jamais là que pour mettre en valeur chaque scène après l'autre. Mieux, jamais le jeune loup ne confond vitesse et précipitation, n'oubliant pas que dans ce genre d'affaire, les moments de répit sont souvent plus nombreux que ceux où l'adrénaline monte. D'où un policier nerveux quand il faut, mais qui sait également se poser et éviter l'hystérie entre deux moments forts. Il faut dire qu'avec un casting pareil, il est assez simple de se reposer sur ses comédiens. Un tel tas de célébrités aurait pu paniquer Canet en lui donnant trop envie de faire plaisir à tout le monde. Mais non : chacun est à sa place et défend âprement la parcelle, si maigre soit-elle, qu'on lui a attribuée. À ce petit jeu, les grands gagnants sont François Cluzet, l'oeil hagard puis perçant, déchiré par le drame qui se joue autour de lui ; et Gilles Lellouche, le grand acteur qui monte qui monte, excellent en petite frappe au grand coeur.
Évidemment, Ne le dis à personne peut passer pour un film relativement lisse, puisque passée son intrigue bien enrobée, pas grand chose ne dépasse. Il n'empêche : un tel cocktail d'efficacité et de complexité accessible devrait ravir les amateurs du genre. Et quand ce mélange est français, c'est tellement rare qu'il y a de quoi applaudir un peu plus fort.
8/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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