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16 avr. 2009

DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE

Réalisateur souvent acclamé, Bertrand Tavernier n'a pourtant rien produit d'exceptionnel depuis le début des années 80, fin de la période L'horloger de Saint-Paul / Le juge et l'assassin / Coup de torchon. Il s'est depuis enfermé dans une platitude que beaucoup ont pris pour du classicisme, traitant avec bien-pensance et démagogie un certain nombre de marronniers (c'est dur d'être un instit, c'est pénible d'être un flic, c'est chaud d'adopter un enfant). Autant dire que le voir s'enfuir aux États-Unis pour adapter un polar avec Tommy Lee Jones avait tout d'une excellente nouvelle, le projet ressemblant à une tentative de casser cette filmographie léthargique. S'il ne livre pas le film du siècle, Tavernier prouve cependant qu'il a de forts beaux restes et qu'il n'est jamais aussi bon que quand il est porté par une intrigue plutôt que par des intentions.
Et pourtant, avec Dans la brume électrique, c'est l'atmosphère qui prime, la brume des bayous de New Iberia étant le décor rêvé (et curieusement inexploité jusque là) pour un film noir. Tavernier la filme simplement, sans réel parti pris mais avec une certaine efficacité. Cependant, ses limites ne tardent à apparaître lorsqu'il s'agit de basculer dans l'onirisme, le héros voyant régulièrement apparaître devant lui un personnage mort depuis bien longtemps. Ce serait presque ridicule s'il n'y avait les yeux de Tommy Lee Jones, capables de vous faire croire à n'importe quoi. Du haut de sa présence exceptionnelle, l'acteur confirme qu'il prend de l'ampleur en prenant de l'âge. De Trois enterrements en Vallée d'Elah, il n'a jamais été aussi passionnant. Autour de lui, John Goodman, Peter Sarsgaard et Kelly Macdonald sont également convaincants.
Sur le fond, Dans la brume électrique ressemble un peu à The pledge, le fabuleux anti-polar de Sean Penn, où une séquence de course-poursuite pouvait très bien être encadrée par deux parties de pêche (tiens, ce sont les mêmes scénaristes). Ici aussi le film prend son temps, le flic vieillissant ayant besoin de boire un verre (sans alcool, attention) avec ceux qu'ils rencontre afin de mieux les cerner. Ce qui fonctionnait à plein tube chez Penn est ici un peu plus laborieux par endroits, même si les face-à-face Jones / Goodman sont juste délicieux, cruels et teintés de mauvais esprit. L'intrigue est suffisamment costaude pour nous promener pendant pas loin de deux heures, et la résolution pas idiote. Ce qui gène en fait, outre l'absence de rythme, c'est ce besoin vendu comme essentiel de plonger ce petit monde dans la Louisiane de l'après Katrina, comme si le passage de l'ouragan allait déterminer l'un ou l'autre des comportements des protagonistes. C'est aussi idiot que dans L'étrange histoire de Benjamin Button ou le dernier tube sans rime de Bénabar. La lourdeur est décidément le maître-mot de la carrière de Tavernier, dont il faut néanmoins souhaiter qu'il réitère ce genre d'expérience.
6/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

28 janv. 2009

CHOKE

Fight club a beau être un grand film (on ne rit pas), le meilleur roman de Chuck Palahniuk s'appelle Choke, exploration de l'existence désabusée d'un accro au sexe qui gagne sa vie en étant acteur dans un village vivant et fait des économies en s'étouffant volontairement dans les restaurants. Tout ça pour l'amour d'une mère indigne, pourrie par un Alzheimer galopant. Et il y a en effet tout ça dans le film de Clark Gregg. Sauf qu'à l'écran Choke ressemble à un gros vide pour beaufs, une enfilade de séances de baise, de filles à poil et de blagues lourdingues, le tout sous l'oeil d'un réalisateur sans point de vue.
Si Fight club pouvait paraître trop stylisé, surchargé par les mille et une intentions de David Fincher, Choke est son exact opposé, laid à faire peur, comme un film indé mais en encore plus fauché. L'image est crasseuse, et le fond n'est pas meilleur que le forme, d'où un ennui profond. Heureusement que Sam Rockwell et Anjelica Huston sont d'excellents acteurs : par moments, ils parviennent à sortir le film de sa torpeur bêtifiante. On ne croit en rien plus d'une demi-seconde, chaque scène ressemblant à une petite anecdote de pilier de bistrot, avec au choix un peu de branlette, de nichons ou de semence. Jamais l'irrévérence n'a été aussi conformiste.
Choke ne risque pas de donner envie à quiconque de lire Palahniuk, auteur plus obsessionnel qu'obsédé, certes passionné par les petites histoires sordides, mais surtout prince des pessimistes, persuadé malgré quelques happy ends que la Terre implosera tôt ou tard. Son style souvent amusant se transforme ici en du matériau pour lecteurs de FHM, bassement graveleux, honteusement moche, et franchement sans intérêt.
3/10

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

22 janv. 2008

NO COUNTRY FOR OLD MEN

Il est rare de déconseiller une oeuvre d'art en invoquant sa trop grande qualité. Pourtant, par pitié, ne lisez pas l'avant-dernier roman en date écrit par Cormac McCarthy, intitulé en français Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme (gasp). Ou en tout cas, pas avant d'avoir vu le dernier film de Joel & Ethan Coen (qui se remettent à signer leurs films de leurs deux prénoms, tiens). Le bouquin de McCarthy est si parfait, si passionnant, si ciselé, que même la meilleure des adaptations pourra semble un peu tiède. Sauf que non.
No country for old men est un film formidable, auquel ne manque que l'étincelle qui fait le génie du roman. Mais en faisant abstraction de la difficulté de livrer une adaptation au moins aussi bonne que le matériau de départ, il faut avouer que le film des Coen est une pièce d'orfèvrerie qui n'indiffèrera aucun cinéphile. Comme L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, mais dans une veine volontairement moins superbe, Coen & Coen livrent une description inquiétante mais addictive de la plongée des hommes dans les tréfonds de leur animalité, et filment la nature comme s'il s'agissait d'un échafaud géant auquel nul ne peut échapper. Et tiens, d'ailleurs, le chef opérateur des deux films est le même (et il vient d'ailleurs de recevoir deux nominations aux Oscars 2008). Sauf que les frangins se refusent à tout esthétisme, ne filmant avec froideur et sécheresse que parce que le récit l'impose. respectant à la lettre les aspirations de McCarthy, ils se refusent à toute psychologie, caractérisant les personnages par l'enchaînement de micro-actions leur donnant leur mouvement et leur apparence. Pour autant, No country for old men n'est pas un film mutique : c'est simplement une oeuvre qui mâche ses mots pour mieux les recracher de façon abrupte et définitive.
Retombant régulièrement dans la marmite du film noir, les frères Coen ont souvent démontré leur aptitude à croquer la cruauté et la noirceur sanguinolente d'êtres humains moins obnubilés par de bas enjeux matériels que par l'idée que toute action ne fera que les rapprocher de leur fin. Ce talent-là trouve ici son apogée, et ce pour une raison bien simple : la quasi-absence d'humour. D'humour verbal, en tout cas. Car l'humour des Coen, aussi percutant soit-il, tend parfois à empêcher ses auteurs de montrer l'essentiel. Et si l'on peut légitimement s'amuser de quelques détails (la sale coupe du tueur Chigurh, le cynisme total de certaines tueries), rien ne vient perturber le propos. Ne s'encombrant guère de personnages secondaires, No country for old men entend creuser l'idée de la solitude perpétuelle de l'homme, qu'il soit gangster, shérif ou monsieur tout-le-monde. Les trois trajectoires des héros du film ne sont amenées à se croiser qu'à de rares reprises, voire pas du tout, et cette façon qu'ont les protagonistes de converger vers le même pôle avant de s'en éloigner brusquement ne trompe pas : quel que soit le destin de ces trois types-là, ils resteront à jamais des étrangers pour les autres et pour eux-mêmes. Constat édifiant et assez terrible.
S'étant amusé, dans The big Lebowski, à croquer le nihilisme dans sa forme la plus stéréotypée, les Coen signent ici une chronique du refus, vertu essentielle qu'ils appliquent à leur propre cinéma. Refus du tape-à-l'oeil (l'hémoglobine est présente mais sert davantage à salir l'image qu'à la magnifier), refus du sacro-saint jeu d'échecs entre bad guys, refus du rebondissement pour le rebondissement. Et c'est par ce désir de se satisfaire (et nous avec) du strict nécessaire qu'ils parviennent à se hisser (ou presque) à la hauteur de l'oeuvre de Cormac McCarthy, écrivain majeur qu'il n'est pas trop tard pour découvrir.
Poursuivons dans le refus, caractéristique majeure de ce casting si juste. C'est tout simplement la première fois depuis leurs débuts que les réalisateurs n'ont travaillé qu'avec des comédiens jamais employés auparavant. Se débarrassant de leur habituelle caravane de seconds rôles savoureux mais routiniers, ils effectuent un véritable retour à la nature, et une série de choix absolument judicieux. Si le choix de Tommy Lee Jones pour interpréter ce shérif taciturne peut sembler un peu facile, il n'en est rien : hormis dans son propre Trois enterrements, l'acteur n'avait jamais semblé aussi sage, posé, philosophe, finalement très loin de la rigidité apparente de son personnage. Javier Bardem est un tueur parfait, monstre d'efficacité, mais pas Terminator pour autant, aussi modestement inquiétant que son pistolet à air comprimé. L'artifice capillaire n'est là que pour faire naître le personnage ; au bout de deux scènes, ce toupet devient presque invisible. Enfin, Josh Brolin constitue l'atout ultime du film, comme un Nick Nolte sans les crises de nerfs ni le côté cow-boy. Cela tombe plutôt bien : malgré les étendues de terre et les longues plages muettes (seule la musique de trois mariachis viendra perturber cette atmosphère sonore vierge, uniquement ponctuée de bruits de détonation), No country for old men n'est pas un western. C'est un chemin de croix dont personne ne peut sortir indemne. Surtout pas le cinéma.
9/10

22 juil. 2006

TOURNAGE DANS UN JARDIN ANGLAIS

Les romans réputés inadaptables au cinéma font souvent des films totalement singuliers : après Pourquoi (pas) le Brésil, après Le voleur d'orchidées (devenu Adaptation.), voici la non-adaptation de Vie et opinions de Tristram Shandy, grand roman anglais du dix-huitième siècle, fresque comique et subversive autour de la naissance d'un garçon au nez cassé et à la circoncision prématurée.
Apparemment inadaptable, le livre donne donc lieu à une sorte de vrai-faux documentaire un peu bâtard, un fourre-tout complet décrivant à la fois les difficultés de faire un film, les insolubles soucis d'adaptation, et un portrait de l'acteur principal, Steve Coogan, joué par Steve Coogan (ça tombe bien). Aussi irrésumable que le livre, mais à coup sûr aussi délirant, Tournage dans un jardin anglais (encore un titre français atroce) est une passionnante mise en abyme. C'est extrêmement drôle, ça ne se prend pas la tête, c'est un jeu de miroirs complexe mais vraiment accessible... Et ça donne l'occasion au formidable Steve Coogan de livrer une délirante prestation de showman. Nu dans un faux utérus ou en pleine crise d'égo plantaire, Coogan donne sa vraie force à un film qui est un vrai régal à lui tout seul, mais qui donne surtout envie de découvrir un roman-fleuve malheureusement méconnu en France.
8/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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