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17 janv. 2009

NUIT DE CHIEN

Ce chien-là est un peu foufou, extrêmement joueur, un peu dangereux aussi : il faut dire que son maître se nomme Werner Schroeter, fêlé de première, qui n'a jamais fait comme tout le monde. Sa dernière oeuvre est encore moins orthodoxe que les précédentes, et c'est en cela qu'elle a de l'intérêt. Juste en cela. Nuit de chien, c'est un opéra baroque aux accents dépressifs, un voyage de nulle part vers nulle part où l'excès est roi. Les dialogues sont gonflés à l'hélium, s'envolant parfois vers des sommets de n'importe quoi, d'autres fois vers une sorte de douce poésie un peu inquiétante. Les acteurs sont excessifs au possible, s'abandonnant totalement à une théâtralité souvent gênante mais qui renforce la bizarrerie totale de l'ensemble.
Nuit de chien s'annonce déjà comme l'un des favoris au tire de film le plus opaque de l'année. Il se base sur une crise politique et militaire dont on ne connaîtra jamais la nature, mais dont la structure nous est toutefois expliquée par quelques une des protagonistes, et notamment des chauffeurs de taxis hyper calés en géopolitique. Il montre aussi comment un homme peut prendre tous les risques pour aller retrouver celle qu'il aime mais annihile tout en montrant régulièrement son dédain pour ce faux acte d'héroïsme. De deux choses l'une : soit c'est philosophiquement très poussé et donc inaccessible pour nous mortels, soit c'est juste une oeuvre utilisant l'entropie comme matériau, se satisfaisant pleinement de la perplexité du spectateur. Spectateur dont l'intérêt croît et décroît régulièrement, balloté par un Schroeter qui mêle les tonalités avec un sens absolu du contraste.
Au final, ce qui sauve un peu le film, c'est sa photographie atypique mais concordant pleinement avec le fond. Quelques séquences un peu moches ne feront pas oublier la beauté des ciels de cette ville-là, la profondeur insoupçonnée de certains petits salons, la noirceur exquise des bureaux. L'image permet de se raccrocher sans cesse à un film plus glissant qu'un savon, plus insaisissable qu'une bille de mercure, dont on ignore toujours si c'est de l'art ou du cochon (© Thiéfaine), mais qui parvient à marquer durablement l'esprit. À la sortie, on a tout de même sacrément envie d'aller se laver l'esprit en se tapant un gros blockbuster sans cervelle.
4/10

21 juil. 2008

UN MONDE À NOUS

Édouard Baer est un type formidable, et un acteur quatre étoiles. On aurait pu le croire enfermé à vie dans le même genre de rôle (en gros, un dandy buvant des cafés crème au Flore), mais il persiste de film en film à nous convaincre que oui, il peut tout jouer, et bien qui plus est. Dans Un monde à nous, Édouard est particulièrement convaincant, adoptant une coupe de cheveux, une stature et une diction différentes sans passer par la case Actor’s studio. Et c’est vraiment beau.
Un monde à nous est un vrai film d’acteur, puisque face au wonderful Baer se dresse Anton Balekdjian, novice d’une dizaine d’années, et valant bien mieux que son statut originel de fils-du-réalisateur. Comme on dit, le gamin a vraiment un truc, arrivant à se hisser à hauteur de son prestigieux partenaire dans un film où le duo est souvent seul à l’écran. Il fallait bien deux acteurs de cette trempe pour faire exister jusqu’au bout le mystère du scénario, cette fuite en avant pour échapper à des tueurs tapis dans l’ombre ou, en tout cas, à un mal de ce genre. En même temps que le jeune Noé, on suit et on s’interroge sur ce père mutique et exigeant, qui dissimule un secret que l’on devine douloureux. C’est là la clé du film : qu’est-ce qui se cache derrière cette traque ?
En attendant, Noé subit un entraînement intensif pour faire face aux éventuelles attaques extérieures. Ce qui donne lieu à quelques scènes impressionnantes, mais également à quelques séquences laissant un peu dubitatif quant aux intentions de Frédéric Balekdjian : s’il voulait nous faire flipper, c’est raté ; sinon, tout va bien. Le réalisateur réussit en tout cas la description de l’enfermement du gamin et de son père dans des mensonges, des non-dits, un refus de socialisation qui semble indispensable mais génère également beaucoup de douleur. Dommage que les dialogues et les prestations des autres gamins du film soient moins satisfaisants…
Puis vient l’heure de la dernière bobine ; là, le film est victime de la maladresse de son réalisateur, qui peine à faire comprendre clairement ses intentions, divisant le public alors que ce n’était pas là son but. Montage manipulateur ou narration mal foutue ? Difficile de trancher ; quoi qu’il en soit, cette conclusion hasardeuse nuit fâcheusement à Un monde à nous, qui crée beaucoup de frustration malgré ses images de fin, émouvantes et convaincantes. On saisit enfin le propos, trop tard cependant pour ne pas être très agacé par le demi gâchis auquel on vient d’assister.
6/10

15 févr. 2008

CAPITAINE ACHAB

Difficile, lorsqu'on n'a pas lu Moby Dick, de repérer dans Capitaine Achab ce qui reste d'Herman Melville et ce qui naît de Philippe Ramos. Qu'importe : voici un film plein, rythmé, maîtrisé, que l'on imagine très respectueux du matériau de départ. Fasciné par l'oeuvre de Melville et surtout par le capitaine Achab, Ramos livre un portrait admirable car refusant toute psychologie et se méfiant cordialement de la poésie. Il offre un cinéma de l'épure, de l'humain, où chacun peut (et doit) se faire sa propre idée de chacun, simplement à partir de ses gestes et attitudes les plus ordinaires en apparence.
La construction en cinq chapitres clairement découpés, narrés en voix off par cinq des personnages que rencontre Achab sur son chemin, décuple la fascination éprouvée pour ce petit bonhomme déterminé, transformé trop vite en un marin torturé et malheureux. D'un chapitre à l'autre, on change totalement d'univers, et surtout de protagonistes, puisqu'à part Achab aucun n'apparaît pendant plus d'un chapitre. D'où cette narration chorale, faisant de ce héros maudit un mystère ambulant sur lequel tout le monde a un point de vue biaisé mais pas de vue d'ensemble. Le jeune Virgile Leclaire, puis l'incroyable Denis Lavant sont deux incarnations hors pair de cet homme si fascinant. La distribution, foisonnante et judicieusement choisie, est à l'unisson. Carlo Brandt et Jean-François Stévenin sont vraiment des acteurs trop rares.
La relative froideur du cinéma de Ramos trouve un peu ses limites vers la fin, lorsque le film se focalise (de façon pas trop appuyée) sur la relation d'Achab et Moby Dick. Là, le réalisateur pioche un peu, versant subitement dans la poésie qu'il avait violemment rejetée jusque là. D'où quelques courts moments au bord de l'onirisme, pas détestables en soi, mais qui auraient gagné à être davantage suggérés. Cela n'altère pas en tout cas la beauté de Capitaine Achab, voyage intérieur et solitaire au coeur d'un mythe ne demandant qu'à être exploré.
7/10

4 janv. 2008

LES YEUX BANDÉS

Il est toujours étonnant de constater comme un même postulat peut aboutir à deux films fondamentalement différents. Ainsi, Les yeux bandés partage son point de départ avec L'humanité, le film de Bruno Dumont. La grisaille du Nord, un viol, une enquête, des tensions. Évidemment moins radical que Dumont, Thomas Lilti semble néanmoins emprunter un chemin voisin, favorisant l'atmosphère à l'investigation, n'utilisant l'affaire policière que comme une façon de révéler la vraie nature des hommes. Le film suit un homme qui, apprenant que son frère adoptif est soupçonné d'être un tueur et un violeur, décide non pas de tenter de le disculper, mais simplement de comprendre pourquoi il serait plus coupable qu'un autre. La mise en scène est posée, efficace, bien troussée, avec un joli travail sur le son.
Lilti installe plutôt bien une ambiance âpre et tendue, dont on sent qu'elle pourrait tourner façon Chiens de paille. Ne néglige aucun personnage secondaire. Puis se focalise peu à peu sur le vrai noeud du film, le face-à-face entre les deux frères qui cherchent encore et toujours à s'apprivoiser. C'est à partir de là que le film commence à se casser la figure, perdant son rythme et sa crédibilité. D'abord parce que la prestation de Guillaume Depardieu est proprement grotesque, ce qui est suffisamment rare pour être souligné ; ensuite parce qu'il devient alors très clair que l'auteur-réalisateur ne sait absolument pas où il va. Il multiplie les flashbacks avec une insistance plutôt grossière et ne renoue jamais avec la sobriété qui caractérisait le début du film. On le sent alors très tenté à l'idée d'une fin-choc, et puis finalement non, à moins que, et cette hésitation permanente mène vers un dénouement désorienté et sans réelle signification, laissant une dernière impression négative à l'issue d'un film qui n'a pas vraiment tenu toutes ses promesses.
5/10
(également publié sur Écran Large)

16 nov. 2007

LA CHAMBRE DES MORTS

S'il n'est pas tout à fait convaincant, le premier film d'Alfred Lot recèle bien des promesses. À la manière de Ne le dis à personne (mais de façon bien différente), La chambre des morts est un polar qui sort de l'habituelle tiédeur franchouillarde sans pour autant copier point par point les modèles américains. Sans aller jusqu'à dire que l'on n'a jamais vu, ça, on se régale cependant de l'indépendance d'esprit du film de Lot.
Pour une fois qu'un polar français n'est pas adapté de Jean-Christophe Grangé, on souffle un peu. C'est d'ailleurs ce qui rend La chambre des morts si attirante au départ : une intrigue noire mais simple, qui ne prétend pas aller débusquer des sociétés secrètes dans des forêts mongoles. L'angoisse n'en est que plus intense : il n'y a rien de plus tétanisant que le meurtre d'une petite fille (à condition de le prendre au premier degré, évidemment). Mélanie Laurent est impeccable en très jeune fliquette impliquée ; que son physique agréable ne fasse oublier à personne qu'elle est une excellente actrice.
Le gros défaut de La chambre des morts réside en fait dans sa nature la plus profonde : il s'agit plutôt d'un drame noir que d'un réel whodunit. Au bout d'une heure de film, le spectateur connaît une grande partie des rouages de l'intrigue, et le mystère disparaît. La suite ne consistera plus (ou presque) qu'à aller débusquer le (la) (les) coupable(s), et c'est tout de suite moins intéressant. Heureusement, la qualité générale de l'inteprétation et l'implication permanente du réalisateur dans son film font que La chambre des morts reste un divertissement de bonne qualité doublé d'un réservoir de talents.
6/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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