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9 févr. 2009

L'AUTRE

Pleine de promesses, cette histoire d'une femme grignotée par la jalousie, obsédée jour et nuit par la nouvelle compagne de celui auquel elle a pourtant rendu sa liberté... L'autre entend montrer ce glissement fascinant car presque imperceptible entre la normalité et une sorte de folie. C'est d'ailleurs ce que fait le début du film de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, auteurs d'un Dancing pour le moins singulier. Les deux hommes filment avec grâce et inventivité les lumières urbaines enveloppant l'héroïne comme un cocon, et se refermant peu à peu sur elle comme un tombeau. Exigence formelle, finesse du trait, tension palpable : ça ressemble à du très bon cinéma d'auteur.
Problème : quand Anne-Marie se met à décrocher de la réalité, le film lui colle tellement aux basques qu'il finit par faire de même. Plus le temps tourne, et plus L'autre entre dans une frénésie psychique pouvant très facilement créer le rejet. Car l'autre en question, c'est non seulement cette femme qui la hante, mais également Anne-Marie elle-même, qui finit par se dédoubler à l'image. Résultat : tout finit comme annoncé dans l'introduction, avec papier journal sur les miroirs et coup de marteau sur la tempe. On aurait pu adhérer davantage si les réalisateurs avaient un temps délaissé un certain côté arty pour créer un minimum de compassion ou d'identification ; mais on reste désespérément à l'extérieur de cette spirale, un peu groggy devant la tournure pathétique prise par le film.
À Venise, Dominique Blanc avait reçu une coupe Volpi pour ce film. Un choix fort de la part du jury de Wim Wenders, qui a couronné une prestation fort risquée. Mais une décision contestable, tant l'actrice semble parfois plus ridicule que son personnage. Il y a une sorte de décalage assez flagrant (et assez inopportun) entre le physique de cette femme (une tête de poussin malade avec des yeux de chien battu) et sa voix trainante, qui voudrait être suave et excitante mais ne ressemble finalement qu'à celle d'Élise Lucet (la présentatrice du 13 heures qui s'attarde une minute sur chaque voyelle). Résultat : non seulement il est difficile (et de plus en plus) de croire au personnage, mais il devient juste impossible de ne pas se focaliser sur certaines répliques franchement mal jouées. Un défaut rédhibitoire pour un film déjà pas évident à apprivoiser.
4/10

(autre critique sur Tadah ! Blog)

21 janv. 2009

PLUS TARD TU COMPRENDRAS

Sorti en salles ce mercredi, Plus tard tu comprendras a fait l'objet d'une diffusion télévisée la veille au soir sur France 2. Cette double exposition est à l'origine du premier des nombreux problèmes du film, l'un des moins réussis de son auteur. Gitai est en effet pris entre deux feux : on le sent à la fois désireux de réaliser le film dans son style habituel (longs plans-séquences, silences, etc.) et respectueux des contraintes imposées par une diffusion à 20h35 sur le service public. Ça donne un film à la mise en scène on ne peut plus bâtarde, qui tente plein de choses mais ne va jamais au bout, et qui à force d'hésitations ne provoque qu'un seul sentiment : l'ennui. Car si le livre de Jérôme Clément est paraît-il passionnant et émouvant, Gitaï n'a vraisemblablement pas su retranscrire les bouleversements qui naissent dans la tête du personnage principal. Audacieux, il refuse la facilité d'une voix-off pour l'expliciter ; à la place, on doit subir de longs blancs n'exprimant à peu près rien.
Plus tard tu comprendras est un film qui parle peu, mais dont les prises de parole sont en plus assez maladroites. La scène au cours de laquelle le héros tente de cuisiner sa mère sur son passé témoigne de l'épaisseur du trait, la vieille dame ne cessant d'esquiver le sujet avec des répliques aussi inspirées que « ça manque de sel » ou « j'ai fait brûler les haricots ». Pire : les consternantes prestations de certains acteurs secondaires parviennent même à désamorcer ce qui aurait pu être de beaux morceaux d'émotion (voir la scène où Hippolyte Girardot retrouve le lieu-clé de l'histoire de ses grands-parents, instant plombé par le jeu plus faux tu meurs de l'acteur qui "joue" son guide). Dommage pour la belle histoire de Clément ; dommage aussi pour Jeanne Moreau, dans son meilleur rôle depuis des lustres, et pour un Hippolyte Girardot pas tout à fait à l'aise, mais que l'on sent terriblement ému par le récit de ces destins tragiques. Une émotion qui ne traversera malheureusement pas l'écran.
3/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

1 juil. 2008

PAR SUITE D'UN ARRÊT DE TRAVAIL...

La gauche, la droite... Deux étiquettes faciles à apposer, mais pourtant légèrement plus complexes que les discussions façon café du commerce auxquelles elles donnent souvent lieu. Cette opposition binaire entre droite et gauche et au cœur même de Par suite d'un arrêt de travail..., qui exploite un thème en forme de marronnier (les grèves des transports) pour mettre dos à dos deux catégories de personnes : la France qui se lève tôt et trouve scandaleux d'être ainsi être « prise en otage » (expression-gimmick qui revient dès qu'un journal traite de ce sujet), et celle des jean-foutre qui soutiennent d'autant plus ce genre de mouvement qu'ils n'ont aucun projet d'avenir. On l'aura compris, le film de Frédéric Andréi (connu pour son rôle de postier dans Diva) ne donne pas dans l'analyse politique profonde, et c'est là son énorme limite.
Mieux vaut donc prendre Par suite d'un arrêt de travail... comme un simple road movie bucolique, qui mène ses deux personnages principaux de Paris à Rome, le temps pour eux de vivre quelques péripéties amusantes et/ou émouvantes et de disserter sur le sens de la vie. Un voyage plutôt sympathique, notamment quand le type « de droite » (Patrick Timsit, pas mauvais) se décoince subitement et décide de vivre un peu au lieu d’être pétrifié par l’enjeu du contrat qui l’attend en Italie. Un brusque revirement de personnalité qui montre qu’Andréi n’est pas plus psychologue que politologue. En revanche, il mène plutôt bien son buddy movie en chemise blanche, enchaînant les mésaventures et les engueulades avec un allant qui fait plaisir à voir. Il nous offre même une parenthèse un peu absurde à travers ce qui finit par ressembler à un running gag (comment peut-on on traverser une rivière large de huit mètres). Des velléités humoristiques plutôt bien senties et qui font oublier un fond plus que schématique.
Enfin, Par suite d’un arrêt de travail… est une jolie déclaration d’amour aux routes de campagne et autres chemins de traverse. Aussi efficace qu’elle est implicite, elle montre que l’on n’est pas obligé de chausser de gros sabots à la sauce Jean Becker pour montrer les bienfaits de la verdure et de l’air pur. De quoi démarrer l’été du bon pied, surtout que celui-ci ne devrait pas être parasité par les grèves.
5/10
(également publié sur Écran Large)

15 févr. 2008

CAPITAINE ACHAB

Difficile, lorsqu'on n'a pas lu Moby Dick, de repérer dans Capitaine Achab ce qui reste d'Herman Melville et ce qui naît de Philippe Ramos. Qu'importe : voici un film plein, rythmé, maîtrisé, que l'on imagine très respectueux du matériau de départ. Fasciné par l'oeuvre de Melville et surtout par le capitaine Achab, Ramos livre un portrait admirable car refusant toute psychologie et se méfiant cordialement de la poésie. Il offre un cinéma de l'épure, de l'humain, où chacun peut (et doit) se faire sa propre idée de chacun, simplement à partir de ses gestes et attitudes les plus ordinaires en apparence.
La construction en cinq chapitres clairement découpés, narrés en voix off par cinq des personnages que rencontre Achab sur son chemin, décuple la fascination éprouvée pour ce petit bonhomme déterminé, transformé trop vite en un marin torturé et malheureux. D'un chapitre à l'autre, on change totalement d'univers, et surtout de protagonistes, puisqu'à part Achab aucun n'apparaît pendant plus d'un chapitre. D'où cette narration chorale, faisant de ce héros maudit un mystère ambulant sur lequel tout le monde a un point de vue biaisé mais pas de vue d'ensemble. Le jeune Virgile Leclaire, puis l'incroyable Denis Lavant sont deux incarnations hors pair de cet homme si fascinant. La distribution, foisonnante et judicieusement choisie, est à l'unisson. Carlo Brandt et Jean-François Stévenin sont vraiment des acteurs trop rares.
La relative froideur du cinéma de Ramos trouve un peu ses limites vers la fin, lorsque le film se focalise (de façon pas trop appuyée) sur la relation d'Achab et Moby Dick. Là, le réalisateur pioche un peu, versant subitement dans la poésie qu'il avait violemment rejetée jusque là. D'où quelques courts moments au bord de l'onirisme, pas détestables en soi, mais qui auraient gagné à être davantage suggérés. Cela n'altère pas en tout cas la beauté de Capitaine Achab, voyage intérieur et solitaire au coeur d'un mythe ne demandant qu'à être exploré.
7/10

28 sept. 2006

LES AMITIÉS MALÉFIQUES

Nombriliste, le cinéma d'auteur français? Sans doute. Mais ces Amitiés maléfiques, elles, jouent dans un autre registre. Les héros du film d'Emmanuel Bourdieu ont beau être étudiants à la Sorbonne et se demander qui va bien pouvoir diriger leur mémoire, il s'agit ici de tout autre chose. Un film de grands garçons. un film d'adultes. Qui va bien au-delà du couplet "jeunes intellos cherchent quoi faire de leur vie".
Les amitiés maléfiques est d'abord un film sur le vampirisme. Le Dracula de Bourdieu s'appelle André, personnalité forte et influente, culture encyclopédique, énonçant des vérités qui devraient être discutables mais qui, dans sa bouche à lui, se révèlent incontestables. Outre les banalités énoncées comme des faits indéniables ("seul le café sucré a un intérêt"), André est un féroce opposant de l'écriture pour tous. Selon lui, il faut avoir le courage de ne pas écrire, et l'art de la plume doit être réservé aux seuls génies. Ce qu'André tente d'imprimer au burin dans les crânes de ses jeunes condisciples (cons disciples?), Alexandre et Eloi. Le trio devient vite inséparable, mais totalement déséquilibré par la domination de l'un. C'est à la fois pervers et délicieux, ironique et inquiétant.
Bourdieu aurait pu faire voguer son film au seul rythme de cette amitié plus maléfique qu'il n'y paraît. Mais, finalement, son propos n'est pas là, et la deuxième partie du film offre un rebondissement discret mais surprenant. Les amitiés malégfiques montre que l'étonnant pouvoir de la parole n'est qu'un miroir aux alouettes. Et lorsque les masques tombent, quand les beaux parleurs révèlent leur vraie nature, un monde s'écroule. Tout cela amené avec délicatesse, loin des clichés du cinéma parisianiste narcissique et outrageusement littéraire. Bourdieu évite avec classe les pièges créés par son sujet : Les amitiés maléfiques ne finira ni en thriller sur fond de jalousie ambiante (à part une gentille petite claque dans la gueule, la seule violence est ici celle des mots) ni en pensum philosophique à la Desplechin (genre fort appréciable pour peu qu'il soit bien exécuté, mais qui aurait donné une impression de déjà-vu). Un scénario rigoureux et un sensationnel trio d'acteurs (on ne citera que Thibaut Vinçon, fascinant et inquiétant tant par son physique que par son phrasé) achèvent de faire des Amitiés maléfiques un objet vraiment singulier, un deuxième long métrage qui frappe fort et qui laisse augurer du meilleur pour la suite.
8/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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