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3 sept. 2008

INTRUSIONS

La routine est vraiment quelque chose d’effrayant. Emmanuel Bourdieu l’a bien compris, délaissant le thriller littéraire (Les amitiés maléfiques) pour se tourner vers le polar. Intrusions commence comme un Chabrol, avec cette fille de bonne famille qui couche avec le premier venu pour défier son cher papa qu’elle vouvoie. Conséquences directes : polichinelle dans le tiroir, puis mariage imposé par le chef de famille un rien tyrannique. Le ton est donné : c’est le capharnaüm chez les bourgeois, et la violence (physique ou morale) ne devrait pas tarder à faire son apparition, surtout lorsqu’apparaît le personnage mystérieux incarné par Denis Podalydès. Dialogues un peu patauds, interprétation empruntée (surtout de la part de Natacha Régnier, habituellement si juste)… La première demi-heure du film n’a rien de transcendant et fait même craindre le pire pour la suite. On ne croyait pas si bien dire.
À vrai dire, on se serait volontiers contenté du polar moyennement ficelé qu’on était venu voir, avec un meurtre fortuit, une histoire de chantage et quelques rebondissements à la sauce film noir. Bourdieu, lui, fait le choix du contre-pied, et bascule soudain dans tout autre chose, une sorte de frénésie burlesque qui devrait être inquiétante mais ne suscite que des rires gênés. D’un Chabrol prise de tête, le ton du film passe à du mauvais Bonitzer, avec passages du coq à l’âne et attitudes franchement incongrues, mais sans la résonance psychanalytique que l’on peut toujours trouver chez l’auteur de Rien sur Robert. Bien que sans doute très travaillé, le scénario de Bourdieu semble basculer dans le symbolisme lourdaud et le n’importe quoi général, à l’image de la prestation d’Amira Casar dans un rôle indéfendable.
Le spectateur, lui, doit faire sensiblement la même moue que Podalydès, qui passe l’intégralité du film avec un air complètement blasé et indifférent à ce qui se produit à l’écran. Bourdieu voulait un film sur la folie, l’irruption de grains de sable dans une machine trop bien huilée : le résultat est un film hystérique et souvent insupportable, qui démontre en tout cas que la routine a ses avantages.
3/10

28 sept. 2006

LES AMITIÉS MALÉFIQUES

Nombriliste, le cinéma d'auteur français? Sans doute. Mais ces Amitiés maléfiques, elles, jouent dans un autre registre. Les héros du film d'Emmanuel Bourdieu ont beau être étudiants à la Sorbonne et se demander qui va bien pouvoir diriger leur mémoire, il s'agit ici de tout autre chose. Un film de grands garçons. un film d'adultes. Qui va bien au-delà du couplet "jeunes intellos cherchent quoi faire de leur vie".
Les amitiés maléfiques est d'abord un film sur le vampirisme. Le Dracula de Bourdieu s'appelle André, personnalité forte et influente, culture encyclopédique, énonçant des vérités qui devraient être discutables mais qui, dans sa bouche à lui, se révèlent incontestables. Outre les banalités énoncées comme des faits indéniables ("seul le café sucré a un intérêt"), André est un féroce opposant de l'écriture pour tous. Selon lui, il faut avoir le courage de ne pas écrire, et l'art de la plume doit être réservé aux seuls génies. Ce qu'André tente d'imprimer au burin dans les crânes de ses jeunes condisciples (cons disciples?), Alexandre et Eloi. Le trio devient vite inséparable, mais totalement déséquilibré par la domination de l'un. C'est à la fois pervers et délicieux, ironique et inquiétant.
Bourdieu aurait pu faire voguer son film au seul rythme de cette amitié plus maléfique qu'il n'y paraît. Mais, finalement, son propos n'est pas là, et la deuxième partie du film offre un rebondissement discret mais surprenant. Les amitiés malégfiques montre que l'étonnant pouvoir de la parole n'est qu'un miroir aux alouettes. Et lorsque les masques tombent, quand les beaux parleurs révèlent leur vraie nature, un monde s'écroule. Tout cela amené avec délicatesse, loin des clichés du cinéma parisianiste narcissique et outrageusement littéraire. Bourdieu évite avec classe les pièges créés par son sujet : Les amitiés maléfiques ne finira ni en thriller sur fond de jalousie ambiante (à part une gentille petite claque dans la gueule, la seule violence est ici celle des mots) ni en pensum philosophique à la Desplechin (genre fort appréciable pour peu qu'il soit bien exécuté, mais qui aurait donné une impression de déjà-vu). Un scénario rigoureux et un sensationnel trio d'acteurs (on ne citera que Thibaut Vinçon, fascinant et inquiétant tant par son physique que par son phrasé) achèvent de faire des Amitiés maléfiques un objet vraiment singulier, un deuxième long métrage qui frappe fort et qui laisse augurer du meilleur pour la suite.
8/10

10 sept. 2006

LA RAISON DU PLUS FAIBLE

Si Lucas Belvaux voulait faire de sa Raison du plus faible un coup de poing dans la gueule de la société, force est de constater que son pain dans la tronche fait tout juste l'effet d'une chiquenaude sur le coin du nez. Mais une chiquenaude, ça peut faire mal quand même. Très mal. C'est à peu près ça, le dernier Belvaux : une attaque justifiée mais un peu molle de notre-société-comme-elle-va-mal, et de nos-prolétaires-comme-ils-en-chient. Si tout cela est très sensé, s'il n'y a aucune raison de réfuter le discours de Belvaux sur le chômage, le désoeuvrement et le désespoir qui s'en suit, si l'idée de mêler à sa réflexion une bonne lampée de polar nerveux, le résultat n'est pas repoussant, juste un peu mitigé.
Dans sa trilogie passée, Belvaux avait ancré l'intrigue à Grenoble, ville lumière à flanc de montagne, pour mieux étouffer ses personnages et les acculer à une réalité souvent glacée (mais parfois légère). Ici, il a choisi de poser sa caméra du côté de le Belgique, avec ses usines, ses voies ferrées, ses entrepôts. Couleur dominante : le gris. Belvaux utilise tout cette grisaille comme un personnage supplémentaire, celui qui viendrait asséner le coup de bambou derrière la nuque des autres. C'est réussi mais pas franchement original, malgré son coup de patte talentueux.
L'aspect polardeux apparaît d'abord comme un McGuffin destiné à faire parler chacun de sa condition, à cracher sans concession tout ce qu'il a sur le coeur. On en serait bien resté là, mais apparemment pas rassasié par sa précédente Cavale, Lucas Belvaux a tenu coûte que coûte à remettre le couvert. Du coup, la fin, avec son lot de coups de feu et de fuites en avant, masque la jolie (mais molle) construction sociologique du film. Et le titre ne veut par conséquent plus dire grand chose.
S'appuyant sur des comédiens efficaces (les moins connus étant les meilleurs), Belvaux a un peu tendance à trop se donner le beau rôle. Lui qu'on pensait si modeste, si humble, semble tenir à tout prix à faire la course en tête, à être le héros en solitaire d'un film qui aurait dû rester collectif. À cet égard, la fin, bien que magistralement filmée, est plutôt ratée car complètement irrespectueuse. Le plan-séquence aérien qui clôt le film, lourd de sens sans pourtant en faire trop, arrive trop tard : La raison du plus faible manque son impact en ne sortant jamais vraiment de son carcan socialo-franchouille. Ou plutôt belgeouille. Ô rage, ô désespoir.
6/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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