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9 août 2008

THE DARK KNIGHT - LE CHEVALIER NOIR

Les films de super-héros… leurs costumes en kevlar, leurs métaphores enfantines, leur noirceur temporaire. Tim Burton. Sam Raimi. Les autres. Une complète bande de ringards. Après un très honorable échauffement nommé Batman begins, Christopher Nolan met le feu à Gotham, à la pellicule et à notre système nerveux. The dark knight est un film intense, plein, acide et rond en bouche, une œuvre belle à pleurer, ambitieuse mais pas poseuse. Premier exploit de ce touche-à-tout de brio (que quelqu’un ose dire du mal de Memento ou du Prestige) : ne pas céder à l’obsession habituelle (routinière) des metteurs en scène pour des univers surstylisés, avec décors noir charbon et cadres froids et implacables. Dès son ouverture (un hold-up, intérieur jour, filmé comme un polar, longue séquence ne payant pourtant pas de mine), il annonce la couleur : The dark knight sera un film noir, mais dans le sens le plus noble du terme, celui qu’affectionnent des auteurs comme James Ellroy.
Ainsi, la première heure fait quasiment de Batman et Bruce Wayne des personnages secondaires, des justiciers un peu niais mais dont l’autorité ne suffit pas (ou n’a jamais suffi). Au centre du film, deux êtres-clés. D’abord Harvey Dent, premier moteur du film, procureur borné et redoutable qui ne craint ni la politique-spectacle, ni les corps à corps. Ceux à qui l’univers batmanien n’est pas tout à fait étranger savent parfaitement de quoi est fait le destin de Dent. Ils n’ont pas idée de la puissance de son développement. Ensuite, le Joker, bête de somme et monstre de foire, se définissant lui-même comme un agent du chaos. Idée géniale, et pas des moindres : faire de ce bad guy un peu guignol une sorte d’empereur de l’anarchie, uniquement obsédé par la destruction et l’implosion du monde. Son jusqu’auboutisme a de quoi soulever les cœurs, révolter, donner la nausée. Nolan réinvente un personnage dont on croyait avoir fait le tour chez Burton ; avec tout le respect qui est dû au grand Jack Nicholson, Heath Ledger s’impose comme le seul et unique Joker, moins dans le grand-guignol que dans le malaise permanent. Il faut se rendre à l’évidence : ce type était déjà mort au moment de jouer dans The dark knight. Aucun vivant ne pouvait s’acquitter d’une telle prestation.
Dans ce film fleuve très touffu (trop, diront certains), Nolan orchestre avec sérénité une montée en puissance vers l’apocalypse, décrivant le duel Joker / Batman d’une façon stupéfiante. La plupart du temps, cet affrontement s’effectue à distance, avec très peu de scènes d’action ou de face à face véritable. Ce n’était pas utile : en une séquence d’interrogatoire, tout est dit. Et le ciel nous tombe sur la tête : Wayne a peur du Joker. Remballez vos illusions, vos rêves d’enfant, votre foi en l’existence d’un sauveur unique et invincible, capable de tous nous guider vers un monde moins pourri. Le côté obscur l’emportera, tôt ou tard. Et ça fait froid dans le dos. En attendant, on assiste, impuissant, à une spirale d’évènements tragiques, où sont également impliqués Rachel Dawes, au centre d’un triangle amoureux possiblement fatal (Maggie Gyllenhaal, qui remplace plus qu’avantageusement Katie Holmes), et le commissaire Gordon (stupéfiant Gary Oldman, plus important qu’il n’en a l’air). The dark knight, c’est du Ellroy, mais c’est également du Corneille, du Racine, du Rostand version hardcore. L’enchaînement dramatique du film montre que Nolan ne s’interdit rien, sauf de sombrer dans le tout-commerce et dans le sensationnel gratuit. La stratégie marketing n’a pas sa place ici : un troisième volet est toujours envisageable, et même souhaitable, mais le réalisateur et son frère et coscénariste se sont compliqué la tâche et ont fermé toutes les portes menant à une suite facile et prévisible. Leur culot est sans limite, mais n’éclipse jamais la beauté primale du film.
Car The dark knight est d’abord un film de toute beauté. Aux scènes d’action, Nolan préfère les explosions, ce qui esthétiquement parlant est un pur régal. Cela ne l’empêche pas de nous offrir quelques morceaux de bravoure assez tonitruants, dans lesquels il fait preuve d’une aisance qui tranche avec la pesanteur des numéros d’action qui ponctuaient Batman begins. C’est aussi un film sur la beauté de l’acte politique, qu’il soit démocratique et noble, ou anarchique et dégueulasse. L’action du Joker est haïssable mais magnifique ; on est loin du nihilisme de bas-étage des super vilains habituels, dont on s’est souvent fait une montagne un peu précipitamment. Indirectement, le Joker est à l’origine d’une réflexion en plusieurs actes sur l’amour, sa concrétisation et son évaporation. Stupéfiant. On est rarement sorti d’un film aussi envoûté, déchiré, dégoûté mais avide d’en reprendre plein la face pendant encore cent quarante-sept minutes.
Il serait bien trop simple de résumer The dark knight en affirmant sommairement que, comme dans la plupart des grandes sagas, le numéro 2 est toujours le meilleur. Ce serait oublier que ce film-là n’a guère besoin du précédent pour exister, qu’il s’agit d’abord une œuvre extraordinaire en tant que telle, et qu’il est permis de croire à un incroyable miracle voulant que le suivant soit encore mille fois meilleur. Au vu de la ténébreuse conclusion de celui-ci, si Chris Nolan a un peu de suite dans les idées (et il en a), ce troisième film a de quoi dynamiter le septième art et nos rétines. À une réserve près : ce sera un film sans Heath Ledger. Ce challenge est donc irréalisable. Et donc trop tentant. Les années à venir vont être diablement longues.
9/10

16 nov. 2006

LE PRESTIGE

Tout bon numéro de magie est constitué de trois phases : la promesse, le tour, et le prestige. Et justement, le fameux Prestige de Christopher Nolan est exactement construit de cette manière : un grand numéro de magicien qui donne souvent l'impression de laisser place au hasard alors que tout y est savamment calculé pour mieux berner le spectateur.
Sur un scénario puissamment tordu, Christopher Nolan livre un drame à suspense d'une complexité insoupçonnée. Le prestige raconte l'affrontement entre deux magiciens réputés dont la rivalité sans bornes va détruire les vies. Au départ, les coups bas et les attaques qu'ils se livrent tour à tour passent pour de la simple surenchère. Puis l'affaire se complexifie, et l'on plonge dans un torrent de noirceur s'inscrivant dans une logique implacable. Et justement, comme dans tout bon tour de magie, le spectateur ne voit que ce qu'il veut voir, poussé dans cette voie par la mise en scène discrète mais maligne d'un Nolan inspiré. Plus le film avance, plus les rebondissements sont extravagants, mais les situations et les personnages ont été mis en place avec tellement de soin que l'ensemble parvient à rester crédible. C'est toute la force du film : ne jamais perdre le contrôle des opérations tout en évitant de s'inscrire dans une narration mécanique et sans âme, à la manière d'un numéro de Sylvain Mirouf. Formidablement équilibré, le duel Christian Bale - Hugh Jackman fonctionne à merveille et délivre une tension palpable. Entre eux deux, une femme fatale d'à peine vingt-deux ans, Scarlett Johansson, sème le trouble en papillonnant de l'un à l'autre. Forcément parfaite. Michael Caine et David Bowie complètent parfaitement un casting ultra-maîtrisé.
Il demeure néanmoins une légère faille dans cette si belle muraille. Un tour de magie réussi est normalement une illusion parfaite qui prend le spectateur à la gorge et aux tripes en l'ayant empêché par tous les moyens d'en deviner les ficelles. Ici, le vieux renard des salles de cinéma et/ou l'oeil-de-lynx pourra trouver le truc une demi-heure au moins avant qu'il ne soit révélé. Cela gâche-t-il une seule seconde ce séduisant Prestige? Pas du tout. Parce que Nolan a plus d'un tour dans sa musette, qu'il sait comment dévoiler les choses sans tomber dans le blabla explicatif, et que l'atmosphère générale vaut à elle seule tous les plus grands cabarets du monde.
9/10

19 oct. 2006

LES FILS DE L'HOMME

Une cervelle, un coeur et des tripes : voilà Les fils de l'homme, génial film d'anticipation réaliste, qui allie à merveille le fond, la forme et l'émotion. Première idée géniale : ne pas situer l'action du film en 2271, mais en 2027, dans un futur très proche. L'occasion de rendre le propos plus inquiétant (stérilité de l'intégralité de l'espèce humaine) et d'éviter une vision inutilement futuriste avec voitures volantes et androïdes. Le Londres de dans vingt ans ressemble furieusement au Londres d'aujourd'hui, l'anarchie en plus. Bienvenue donc dans un monde stérile dans tous les sens du terme, qu'une fin imminente a transformé en un lieu de barbarie et de rébellion, mais que la découverte d'une femme enceinte pourrait bien relancer pour un tour. Les fils de l'homme raconte la cavale de cette jeune femme, aidée par un bureaucrate désabusé qui n'a pas eu trop le choix.
Malgré ses aspects de course-poursuite avec scènes d'action à intervalles réguliers, le film d'Alfonso Cuarón offre une réflexion passionnante sur le sens de la vie et l'utilité de pérenniser à tout prix un monde dominé par le malheur. Sans envolées philosophiques déplacées ni prise de tête malvenue, le film fait preuve d'une intelligence rare.
Une intelligence qui se retrouve dans le traitement de Cuarón : réalisme à toute épreuve, caméra à l'épaule, et quelques plans-séquences absolument hallucinants. Avec virtuosité mais sans maniérisme (pas de mouvement de caméra inutile pour montrer qu'on est un réalisateur qui en a), le Mexicain laisse bouche bée. Certains de ces plans-séquences sont si réalistes, si maîtrisés, si bien foutus que l'on n'imagine pas un seul instant que cela puisse être du cinéma. Si si. À eux seuls, ils justifient la vision multiple d'un film qui a plus d'un atout dans sa poche. D'une violence froide mais jamais gratuite (rendue toujours plus impressionnante par cette mise en scène décidément incroyable), le film sait aussi se faire très touchant. On se met à la place du personnage principal (Clive Owen, surprenant) : quoi de plus beau qu'une femme enceinte, surtout lorsque c'est la première depuis dix-huit ans?
Tonitruant, frappant, saisissant, inattendu : décrire l'enthousiasme suscité par Les fils de l'homme nécessiterait encore une bonne quinzaine d'adjectifs. C'est en tout cas un film précieux qui marche sur les traces d'Orwell et Bradbury, un monument filmique qu'il faut aller voir à tout prix si l'on n'a pas peur de faire pipi sous soi.
9/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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