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9 mars 2009

L'ENQUÊTE - THE INTERNATIONAL

Il suffit parfois d'une scène pour empêcher un bon film d'être un grand film. Au milieu de L'enquête, il y a en effet une longue scène de fusillade dans laquelle Clive Owen et quelques autres échangent des coups de feu jusqu'à plus soif, réduisant en miettes le musée Guggenheim de New York dans lequel ils se trouvent. Faites confiance à Tom Tykwer, metteur en scène souvent très inspiré (à un Parfum près) : cette scène est techniquement irréprochable, bien découpée, impressionnante et pétaradante. Le problème, c'est qu'il est juste aberrant d'avoir inséré un gunfight aussi bruyant et spectaculaire dans ce qui était jusque là un polar tendu et mutique jouant la carte du réalisme discret. En une seule scène Tykwer abime la haute crédibilité de son film, cassant totalement sa belle mécanique et son faux rythme absolument soufflant. L'enquête ne se relèvera jamais vraiment de cette tache d'huile.
C'est d'autant plus dommage que le début est extrêmement brillant : en une scène, Tykwer plante le décor et nous installe dans un film d'espionnage inquiet, moderne et déprimant, sublimé par une mise en scène au couteau. L'ensemble rappelle le récent (et excellent) Espion(s) par son refus du sensationnel. Clive Owen est au meilleur de sa forme dans une prestation rappelant celle des Fils de l'homme, les deux personnages étant animés par des valeurs pas si éloignées. Mettant en place une intrigue sinueuse créant au départ une perte de repères assez grisante, L'enquête finit par révéler sa véritable nature : sous le polar se cache un film à charge contre les institutions bancaires, le capitalisme, et la façon dont les financiers nourrissent la crise pour en faire un fond de commerce. De quoi mettre le moral à zéro, l'ensemble étant rendu très crédible par un traitement rappelant par endroits Les hommes du président ou les films de Sidney Lumet.
Longtemps, on admire l'évolution des personnages, le refus du passage obligé, l'admirable profil bas d'une Naomi Watts finalement peu présente à l'écran (elle apparaît et disparaît régulièrement, de façon fort compréhensible). On prend un cours d'économie express et une belle leçon de cinéma. Puis patatras, on débarque au Guggenheim, et c'est le début de la fin. Une fois sorti du musée, le film tangue, titube, comme rendu sourd par autant de coups de feu. Et s'il reprend le cours de son propos, il ne retrouvera jamais l'intensité du début, malgré la réflexion finale sur le sacrifice et l'intérêt de faire tomber les grands de ce monde. Un peu ratée, la dernière scène entre Clive Owen et Ulrich Thomsen n'arrange rien : bien que très classe, souvent haletant et regorgeant informations passionnantes, L'enquête ne dépassera finalement pas le stade du bon divertissement stylé. Regrets éternels.
7/10
(également publié sur Écran Large)

(autre critique sur Sur la route du cinéma)

6 oct. 2006

LE PARFUM - HISTOIRE D'UN MEURTRIER

Ce diable-là ne s'habille pas en Prada, et il est bien plus effrayant que Meryl Streep. Tout droit tiré du fameux roman de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille est un homme dont le nez suprêmement fin est à la fois une arme chimique et une souffrance profonde. Un personnage singulier, inquiétant et charismatique qui fait du mal aux autres pour ne pas s'autodétruire.
Outre le fascinant personnage de Grenouille, la grande qualité du roman de Patrick Süskind est sa capacité à faire se matérialiser toutes les odeurs du monde en quelques mots. Un tour de force assez impressionnant, qu'on voyait mal se reproduire sur grand écran. Après de nombreuses tentatives avortées d'adapter un tel projet au cinéma, c'est finalement l'excellent Tom Tykwer qui s'y colle. Malheureusement, son talent ne suffit pas à reproduire les sensations du livre. Et le début du film, où le jeune Jean-Baptiste découvre le monde des senteurs, semble du coup un peu plat (malgré une scène de mise au monde poisseuse et troublante).
C'est ensuite que Le parfum se fait plus convaincant, lorsque Grenouille se découvre une double vocation : il sera parfumeur et meurtrier. Deux occupations opposées a priori, mais qui se conjuguent si bien lorsqu'il s'agit de créer le parfum ultime. Là, bien que certaines scènes soient plus réussies que d'autres, on retrouve la noirceur un peu crade du roman, qui constitue la meilleure partie du film. D'autant que Tykwer et ses coscénaristes ont effectué un excellent travail d'adaptation, rabotant les passages les plus ennuyeux pour ne conserver que le plus consistant.
La fin du roman avait de quoi laisser circonspect : il fallait vraiment avoir envie d'y croire pour que ça fonctionne. Il en va de même avec le film : la réussite de la grande scène d'orgie populiste n'empêchera pas les plus terre-à-terre de pouffer.
D'un classicisme à toute épreuve malgré la bizarrerie du sujet, Le parfum aurait certainement gagné à explorer plus en profondeur le côté crasseux et désespéré du livre. Mais adaptation grand public oblige, certaines aspérités ont été savamment gommées. Grenouille était censé être la laideur incarnée, un type affreux que seul son parfum ultime pouvait rendre désirable aux yeux du monde. Ici, malgré la fascinante attraction exercée par l'excellent Ben Whishaw, Tykwer a affadi le personnage en en faisant un jeune mec pas plus moche qu'un autre, sans réelle raison de haïr le monde comme il le fait. C'est par ce genre de petits détails que Le parfum, malgré une impression d'ensemble plutôt positive, échoue à transcender une histoire forte mais pas simple à raconter.
6/10

27 juin 2006

PARIS JE T'AIME

Rarement film à segments (oublions l'affreux terme de "film à sketches") aura été aussi homogène. S'il y a évidemment des films plus séduisants que d'autres, si quelques séquences sont moins réussies, Paris je t'aime est une vraie réussite, cohérente et enthousiasmante. On n'échappe pas toujours aux clichés, et presque tous les réalisateurs ont oublié que Paris ne se réduisait pas à quelques cartes postales. Mais à condition d'avoir un petit côté bobo ou gauche caviar, ou d'être soi-même parisien, il est permis d'apprécier pleinement un film dont la qualité générale est vraiment une surprise, et où l'excellent fait oublier le moins bon.
Montmartre (Bruno Podalydès) Le plus tendre. Pour une fois, c'est Bruno qui dirige et qui joue, et on ne perd quasiment pas au change. Poda orchestre la rencontre de deux êtres seuls et solitaires avec un humour distancié et une vraie tendresse.
Quais de Seine (Gurinder Chadha) Le plus naïf. Chadha met en scène une fabulette pronant le respect de l'autre et la tolérance. Le message n'est ni anodin ni inutile, juste un peu trop candide. Mais le sourire de Leila Bekthi suffit à justifier ce segment.
Le Marais (Gus Van Sant) Le plus dépouillé. Van Sant conte la rencontre bilingue (et éphémère?) de deux jeunes types. Gaspard Ulliel parle, Elias McConnell écoute. On a quand même connu Van Sant plus inspiré.
Tuileries (Joel et Ethan Coen) Le plus burlesque. Pauvre Steve Buscemi qui, depuis son quai de métro, découvre les Français et leurs travers. On aimerait voir les Coen renouer plus souvent avec cette veine qui leur va si bien (quand elle ne part pas dans tous les sens).
Loin du 16e (Walter Salles et Daniela Thomas) Le plus économe. Quasi muet, le film suit une jeune immigrée (Catalina Sandino Moreno, pleine de grâce) qui doit quitter son bébé pour aller s'occuper de celui d'une autre. Sans effets, sans surenchère, le film impose sa griffe et chavire le coeur.
Porte de Choisy (Christopher Doyle) Le plus barré. On ne comprend à peu près rien à cette rencontre entre un représentant capillaire et une coiffeuse fighteuse. Mais ce n'est pas grave : Porte de Choisy, c'est 7 minutes de légèreté dans un monde de brutes. Et l'occasion de voir Barbet Schroeder s'amuser à jouer la comédie.
Bastille (Isabel Coixet) Le plus émouvant. La voix off omniprésente nous raconte la fin d'un amour qui pourrait n'être qu'une nouvelle renaissance. Les yeux hagards de Sergio Castellito sont de vrais petits puits d'émotion, la mise en scène délicate d'Isabel Coixet fait le reste.
Place des Victoires (Nobuhiro Suwa) Le plus désespéré. Suwa suit une jeune mère en deuil prête à plonger dans les rêves de son fils pour pouvoir le tenir dans ses bras une dernière fois. D'une tristesse infinie, Place des Victoires n'est toutefois pas une grande réussite et ne doit son salut qu'à l'irruption de Willem Dafoe en cow-boy.
Tour Eiffel (Sylvain Chomet) Le plus fantasque. En prises de vues réelles, un petit binoclard avec un cartable plus gros que lui raconte la rencontre de ses parents. Petit détail : tous deux sont des mimes. C'est assez moche mais plutôt drôle et frais.
Parc Monceau (Alfonso Cuaron) Le plus magique. Unique plan-séquence qui voit déambuler Ludivine Sagnier et Nick Nolte le long d'un grand boulevard. Il se passe vraiment quelque chose dans cette rencontre ô combien insolite. C'est du domaine de l'indéfinissable. C'est beau.
Quartier des Enfants Rouges (Olivier Assayas) Le plus désabusé. Maggie Gyllenhaal ne joue pas une secrétaire, mais une actrice qui cherche du shit. Il y a là-dedans un côté totalement marginal et dépressif qui donne tout son sel au film. Mais était-ce là le seul but d'Assayas?
Place des fêtes (Oliver Schmitz) Le plus ordinaire. Difficile de trouver de vrais atouts au moins bon morceau du film, qui conte une rencontre tragique à la manière d'un Navarro. Mais il y a Aïssa Maïga...
Pigalle (Richard LaGravenese) Le plus pervers. Un jeu de massacre entre Bob Hoskins et Fanny Ardant. Délicieusement dégueulasse, puis infiniment tendre. Savoureux.
Quartier de la Madeleine (Vincenzo Natali) Le plus lugubre. Interprété par Elijah Wood, ce segment est une histoire sanguinolente où un touriste un peu paumé croise une ghoule goulue. On se demande un peu ce que ça fait là, même si l'ensemble n'est pas désastreux et que la fin est plutôt amusante.
Père-Lachaise (Wes Craven) Le plus touchant. Comme Isabel Coixet, Craven met en scène la possible fin d'un amour qui pourrait n'être qu'un nouveau début. Inattendu et franchement délicat, le film donne envie de voir Wes Craven faire plus de films "classiques".
Faubourg Saint-Denis (Tom Tykwer) Le plus niais. Histoire d'amour cucul-concon entre une jeune actrice (Natalie Portman) et un aveugle. Cette fois, le côté fleur bleue de Tykwer ne résiste pas à sa narration bébête et à son interprétation moyennes (Melchior Beslan, l'aveugle, est très mauvais).
Quartier Latin (scénario Gena Rowlands, réalisation Gérard Depardieu et Frédéric Auburtin) Le plus joli. Retrouvailles de Gena Rowlands et Ben Gazzara, où plane l'ombre d'un certain John Cassavetes. Un ancien couple se retrouve pour divorcer et se balance avec tendresse mais avec fermeté une bonne salve de vacheries, sous l'oeil de Gérard Depardieu qui leur sert du vin (tiens donc?). Admirable et classieux.
14e arrondissement (Alexander Payne) Le plus décevant. Où est donc passé l'humour un peu loser d'Alexander Payne? L'amusante voix off (une touriste américaine qui s'acharne à parler français malgré un accent à couper au couteau) ne parvient pas à masquer la banalité et l'inanité de l'ensemble. Dommage de finir là-dessus...
8/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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