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28 nov. 2007

AGENT DOUBLE

Utiliser les codes du film d'espionnage pour réinventer le drame : c'est le pari osé par Billy Ray, qui relève le défi haut la main. Agent double est un film ambitieux et éblouissant, le face-à-face de deux hommes dont le seul point commun est qu'ils passent copieusement à côté de leurs vies. La trame est classique : un jeune blanc-bec est chargé malgré lui de surveiller les faits et gestes d'un ponte du FBI suspecté d'être un agent double à la solde de l'URSS. Sur de point de départ, Ray brode un canevas à la fois minimaliste et universel, la lutte à demi-mots des deux hommes pouvant être vue comme le révélateur de la perversité humaine.
Agent double fait penser aux meilleurs romans de John Le Carré, l'épure en plus. On quitte très rarement les bureaux du FBI, la violence est plus morale que physique, et les scènes les plus haletantes sont celles où le héros doit subtiliser un document et le ranger dans la bonne pochette. Ce minimalisme doit sa réussite au charisme des interprètes. Ryan Phillippe est étonnant en jeune agent, confirmant film après film qu'il vaut mieux que ses débuts dans des teen-movies peu recommandables. Mais la vraie attraction du film, c'est Chris Cooper, absolument prodigieux dans le rôle-titre. Il donne à son personnage, un agent tatillon, exigeant, impressionnant et dangereux, une dimension supérieure. Sans lui, le film n'aurait probablement pas eu le même intérêt.
Si cette affaire de traîtrise est évidemment au coeur du film, c'est pour mieux embrasser les destins étonnants de ces hommes de l'ombre (intègres ou non). Des individus prêts à mettre leur vie de côté pour servir leur pays, comme si la vie n'était pas assez courte. On sent la tristesse poindre à chaque instant dans les regards des personnages. Un spleen latent qui participe à la réussite d'un film passionnant, dense et singulier. Étonnant de la part d'un réalisateur qui s'était contenté jusque là d'écrire beaucoup de très mauvais scénarios (de Color of night à Volcano).
8/10

26 oct. 2006

MÉMOIRES DE NOS PÈRES

Projet ambitieux que celui de Clint Eastwood : deux films à propos d'un même évènement, la bataille d'Iwo Jima, petit atoll japonais au centre de toutes les convoitises. Avant le point de vue japonais, Letters from Iwo Jima, voici Mémoires de nos pères, vision américaine du conflit.
Sachant que les Américains ont vaincu les Japonais, et au vu du titre, on pouvait craindre un film de guerre lambda à la gloire de la bannière étoilée. Il n'en est rien. Si les séquences de guerre sont bien présentes (et plutôt bien exécutées, même si sans génie), elles occupent à peine la moitié du film. Car le vrai objectif d'Eastwood et de son désormais fidèle second Paul Haggis, c'est de démonter consciencieusement les notions d'héroïsme et de patriotisme. Raconté sur trois époques (la bataille, les lendemains qui chantent ou pas, et les souvenirs d'anciens combattants meurtris), Mémoires de nos pères raconte l'histoire de trois soldats sortis vivants de la guerre, et que l'Amérique érige en héros pour la seule raison qu'ils figurent sur la photo qui a fait la une de tous les journaux du pays et redonné du moral aux troupes. Trois jeunes types qui n'ont rien demandé, blessés moralement par une guerre trop grande pour eux, dans laquelle ils n'ont cherché qu'à sauver leur cul, sans jamais accomplir quoi que ce soit d'héroïque. Seulement, parce que le gouvernement a besoin d'eux pour lever des fonds, et parce que les USA ont besoin de héros, ils deviennent malgré eux des stars ultimes. Plusieurs façons de vivre cela : assumer et fermer sa gueule, jouer la carte de l'agressivité, ou sombrer dans la picole. À l'aide d'une narration (trop) alambiquée, multipliant les retours en arrière à plusieurs niveaux, Eastwood entend montrer que l'héroïsme n'est qu'une vue de l'esprit et qu'on n'est vraiment un héros que dans les yeux de ceux qu'on aime. C'est à la fois louable et un peu trop sirupeux : en particulier, on se serait bien passé de ces images de vieillards agonisants qui déclament leur amour et leurs regrets entre deux filets de bave.
D'un classicisme irréprochable mais manquant un brin de relief, la mise en scène de Clint Eastwood sert parfaitement le propos mais empêche le film de devenir autre chose qu'un futur classique un peu suranné, dont on laissera le DVD prendre la poussière entre un John Ford et un Malick.
6/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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