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25 mai 2007

LES CHANSONS D'AMOUR

À la fin de Dans Paris, Christophe Honoré organisait les retrouvailles de Romain Duris et Joana Preiss sous la forme d'une courte scène chantée. Le morceau d'Alex Beupain, "Avant la haine", donnait à ce très grand film une dimension supérieure, une mélancolie teintée de surréalisme. La réussite de cette scène a sans doute conforté Honoré dans son envie de réaliser Les chansons d'amour, comédie dramatique où les sentiments s'expriment en musique.
Il faut bien l'avouer : la déception est grande. On sent d'entrée que la désinvolture désespérée de Dans Paris s'est transformée en un jem'enfoutisme latent. L'image est moche, les comédiens peu habités (sauf un), les chansons de qualité variable. Pourtant, les inconditionnels du travail d'Honoré savent bien qu'il est capable de préparer le meilleur des ragoûts en n'utilisant que des ingrédients quelconques. Ce n'est malheureusement pas le cas ici : jamais Les chansons d'amour ne décollera vraiment, sauf peut-être au détour de quelques refrains bien trouvés.
Le scénario est une juxtaposition de vignettes très (trop) inspirées par Truffaut, Demy, Bunuel. Film sur l'amour multiple? Sur la mort qui rôde? Sur la perte de repères? On ne sait pas. Honoré effleure chacun de ces sujets avant de s'en débarrasser promptement, visiblement pas plus intéressé que nous. À l'occasion des sorties des trois premiers longs du jeune metteur en scène, on a souvent entendu des critiques peu inspirés le qualifier de cinéaste bobo, faisant claquer ce dernier terme comme s'il s'agissait du pire des défauts. C'était à la fois faux (le cinéma d'Honoré est littéraire et torturé avant d'être bobo) et mal trouvé. Ici, pourtant, les détracteurs radoteurs du réalisateur auraient presque raison : Les chansons d'amour est un film bobo dans le sens le plus cliché du terme (c'est-à-dire tel que le chante Renaud dans son pathétique dernier album). On navigue de lofts en endroits branchés, on s'habille décontracto-smart, on ne fait rien comme tout le monde, on chante comme Vincent Delerm (on pratique d'ailleurs le name-dropping). Tout cela situant au premier plan d'un film sans matière, voilà qui donne une piteuse image d'un cinéma d'auteur français souvent vilipendé à tort.
Heureusement, il y a Louis Garrel : drôle, subtil, aérien, puis subitement grave, Loulou semble capable de faire vivre un film à lui tout seul. Le blanc de ses grands yeux et ses mimiques incessantes permettent de ne pas sortir totalement déprimé de ce concentré de talent gâché. Snif.
4/10

4 oct. 2006

DANS PARIS

Traiter de sujets graves avec légèreté, c'est toute la force de Dans Paris, grand film dissimulant un désespoir profond derrière ses airs rigolards. C'est l'histoire de deux frères apparemment différents, dont l'un cultive sa dépression dans l'appartement familail tandis que l'autre traine ses guêtres dans Paris à la recherche de nouvelles conquêtes. Au milieu, un papa gateau mais pas gâté, distribuant de grandes brassées d'amour un peu dans le vide. Ça pourrait être torturé et déprimant, nombriliste et pesant, mais c'est tout le contraire. Christophe Honoré réinvente un genre, ou plutôt un mélange de genres, pour une sorte de chronique intimiste tournée vers l'extérieur, fiévreuse et embrumée, où les papiers peints jaunis et l'odeur de tabac froid se font plus rassurants que plombants.
Dans Paris est un film génial sans en avoir l'air, une pièce d'orfèvre forgée au burin, une captation de la vie aérienne et transcendentale. Rien ne résiste à Honoré : qu'il autorise à l'un de ses personnages des apartés risqués avec le spectateur ou qu'il remplace de laborieuses mises au point sentimentales par une stupéfiante scène chantée, tout fonctionne, tout étonne. C'est juste magnifique. Comme ses deux précédents films l'avaient laissé supposer, Honoré est un metteur en scène gigantesque, avec ses images d'une beauté sans nom et son montage fluide car saccadé. Mais là où l'intellectualisation poussée de 17 fois Cécile Cassard et Ma mère pouvaient enfin de compte rebuter le spectateur, Dans Paris fait preuve d'une modestie touchante car pas fabriquée. Le réalisateur filme comme il respire (expression cliché qui trouve pourtant tout son sens ici), avec ce que ça comporte de quintes de toux et de crises d'asthme. Et son trio d'acteurs touche au divin, tantôt hilarant, tantôt poignant. Il y a Romain Duris, barbe de cent jours, peignoir bukowskien, qui soigne son spleen carabiné en chantant du Kim Wilde sur son lit ; il y a Louis Garrel, enfin débarrassé de soin imagerie tête-à-claques, impeccable en jeune loup dont les audaces amoureuses et les fantaisies payent toujours ; et puis il y a Guy Marchand, comme une révélation, paternel rigolard et aimant qui aurait plus d'une raison de se coller la tête dans le four. Ces trois-là sont ce qu'on a vu de mieux dans le cinéma français depuis des lustres. Il n'en fallait pas moins pour faire de Dans Paris un petit chef d'oeuvre qui donne envie de vivre et de crier, un petit miracle qui nous tombre sur le coin du nez, et tout bêtement le film de l'année. Que ce soit dit.
10/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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