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23 nov. 2008

LA TRÈS TRÈS GRANDE ENTREPRISE

Difficile de contester l'aspect inexorablement sympathique des films de Pierre Jolivet, mêlant intrigues malicieuses, arrières-plans sociaux et castings aux petits oignons. La très très grande entreprise n'échappe pas à la règle : sous prétexte de s'attaquer aux grandes firmes qui polluent l'environnement (sur les plans écologique et social), Jolivet livre une comédie relativement légère qui voit quelques victimes d'une grande entreprise jouer les monte-en-l'air pour assurer leur revanche et leurs arrières. Il y a de quoi s'amuser, notamment grâce à la prestation homogène d'un excellent quatuor d'acteurs. Roschdy Zem montre une nouvelle fois qu'il a la carrure pour enchaîner les premiers rôles ; Marie Gillain joue assez agréablement d'un air mutin qui fut souvent bien plus agaçant ; Adrien Jolivet est un petit mec franchement charmant ; quant à Jean-Paul Rouve, plus en retrait, il fait cependant preuve d'une maturité insoupçonnée.
Le problème du film, outre une sévère baisse de rythme en fin de course, c'est qu'il peine à afficher ses véritables intentions. D'un côté, il tente de tirer sur la corde sensible en insistant sur les conséquences malheureuses de la gestion calamiteuse des grandes sociétés, qui affichent un mépris total envers ceux auxquels elles ont nui. De l'autre, il enchaîne les péripéties absolument pas crédibles en faisant des héros des rois de l'infiltration. Si bien qu'il devient difficile de savoir quoi penser. Il est évidemment permis (et nécessaire) de rire avec la misère sociale, mais Jolivet donne ici l'impression de n'utiliser la détresse de ses personnages que comme un prétexte pour orchestrer une grande foire à la rigolade. À côté de Ma petite entreprise ou même de Zim and co., La très très grande entreprise apparaît comme un Jolivet mineur, lui qu'on a connu tellement plus inspiré pour mêler la réalité du moment à ses comédies et polars. Nul doute qu'il nous reviendra bientôt en bien meilleure forme.
5/10

14 févr. 2007

SUBSTITUTE

Quand son copain Fred Poulet lui prête une caméra Super-8 pour qu'il filme sa Coupe du monde de football, Vikash Dhorasoo ignore encore qu'il ne jouera que 16 minutes sur les 660 disputées par l'équipe de France. Etiqueté footballeur intello (c'est vrai qu'il lit beaucoup de livres), Dhorasoo va rapidement mal vivre ce début d'été 2006 et cogiter face caméra. L'image est pauvre mais pas sans style, le son rudimentaire (les caméras Super-8 étant dépourvues de système sonore, on se contente d'extraits de conversations téléphoniques et d'enregistrements de la voix du joueur sur MiniDisc), mais l'essentiel est ailleurs. Substitute montre que l'on peut vénérer un sport collectif et se trouver plus seul que jamais, vivre le rêve de milliards de fans de foot et avoir envie d'être n'importe où sauf ici.
Substitute porte bien son titre : outre la description de la dure vie de remplaçant, il montre également comment le désir de faire un film se substitue peu à peu à celui de jouer au foot. Commençant comme le journal intime d'un footballeur (comme "Les yeux dans les bleus" dans une version très intimiste), Substitute dérive bien vite vers le récit d'une dépression teintée de paranoïa. Seul dans sa chambre d'hôtel, Dhorasoo extériorise peu à peu son mal-être, l'incommensurable ennui qui l'enveloppe, la profonde solitude qu'il vit à la fois comme un poids (dur de n'avoir personne à qui parler) et un moindre mal (tout au long de sa carrière, on a lu çà et là qu'il n'affectionne pas vraiment les ambiances de vestiaire). La parano guette : le footballeur se sent mis à l'écart, rejeté, mal-aimé par ce sélectionneur qu'il considère comme un père "spirituel". S'il n'y a aucun doute sur l'intelligence de Dhorasoo, deux choses semblent tout de même lui manquer : un peu de maturité (il ressemble parfois à un sale gosse qui prépare sa crise d'adolescence tout seul dans sa chambre) et une grosse louche de modestie (persuadé d'être le meilleur, il n'imagine pas un seul instant qu'on ait pu lui préférer des joueurs tout simplement meilleurs). En bon ami, Poulet n'insiste pas lourdement sur ces défauts, mais signale tout de même leur existence en toute objectivité.
Si Stone avait rencontré Kafka (dont Le Château comporte des coïncidences troublantes avec le film), cela aurait pu donner ce Substitute. Mais non : fruit de la collaboration d'un chanteur méconnu mais doué et d'un footballeur inconstant mais pas inconsistant, le film est également une jolie histoire d'amitié entre deux hommes que rien ne prédisposait à se rencontrer. Il faut voir ces deux-là se confier des secrets comme deux ados timides, se filmer l'un l'autre pendant de longues minutes (à l'origine d'une scène très drôle à la "Où est Charlie ?"), échanger clandestinement des bobines pour se faire partager leurs points de vue. Car Fred Poulet filme également, mais en 35 mm ; de l'extérieur, il raconte sans les montrer comment les proches du joueur vivent cette mise à l'écart, et dissèque sans excès l'évolution du mental de Dhorasoo. Avec un vrai sens du plan et un amour des petits détails, Poulet rend Substitute non seulement fascinant pour les fans de foot (même si l'on aperçoit très peu les pelouses allemandes) mais également très touchant pour tout le monde.
D'ailleurs, Substitute n'est pas vraiment un film sur le football : le seul moment inédit concernant la Coupe du Monde est une captation un rien clandestine dans les vestiaires après la finale (avec notamment un plan insistant sur David Trezeguet, tireur malheureux). Finalement, le calvaire de Dhorasoo n'est pas si éloigné de celui d'un comédien qui trouve le temps long en attendant d'aller dire chaque soir l'unique réplique qu'on lui a attribuée. C'est toute la beauté de ce petit film ô combien singulier : montrer l'universalité de l'ennui, l'égalité de tous devant le temps qui passe, l'impuissance devant les choix des autres. Dhorasoo n'a quasiment pas joué en Coupe du Monde, mais le film qu'il a tiré de cette frustration vaut sans doute tous les trophées sportifs du monde.
7/10
(également publié sur Ecran Large)
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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