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13 mai 2009

UN AUTRE HOMME

Le noir et blanc a ceci d'injuste qu'il rend souvent magnifique l'image la plus banale qui soit. Mais la vie est injuste. Et c'est justement ce que raconte Lionel Baier dans son troisième long, récit de l'ascension sociale et de la damnation sentimentale d'un pauvre petit provincial pris dans une double spirale. D'abord celle du monde impitoyable de la critique ciné, pour une fois décrit à parts égales de réalisme et de cynisme ; ensuite celle d'une histoire de cul ayant peu de chances de se muer en grand amour, mais virant plutôt au jeu pervers sous la direction de la pire salope qui soit. Autorisons-nous ce mot car son utilisation est ici singulièrement différente de celle qu'en fait Jean-Marie Bigard : cette Rosa Rouge est d'abord une manipulatrice hors du commun, qui tient les hommes par les couilles tout en les dominant intellectuellement. Et ce avec un plaisir à la fois non dissimulé et incroyablement communicatif.
Débutant comme le portrait modeste mais attachant d'un type qui gagne sa vie en plagiant des critiques pointues pour le compte d'un hebdomadaire cantonal, Un autre homme vire progressivement au jeu de massacre, le héros truqueur se prenant rapidement au jeu pour devenir aussi insupportable que les pires représentants de ce microcosme parfois insupportable d'élitisme et de mauvaise foi. Et pourquoi ce changement de personnalité ? Parce que François Robin (on se croirait chez Truffaut) n'est porté que par l'obsession inconsciente de quitter sa province suisse à tout prix. Que ce soit par le biais d'une profession dont il ignore tout ou en croyant tomber amoureux de la seule fille capable de le tirer de là.Tout cela est implicite sans être opaque, clair comme de l'eau de roche et d'une noirceur infinie. L'utilisation de ce noir et blanc admirable mais pas poseur semble alors trouver tous son sens.
Un autre homme, c'est la valse languide et vénéneuse d'un homme devenu masochiste pour pimenter enfin son existence dépourvue de passion, un conte moral d'une cruauté infinie mais d'une modestie débordante, bref, une réussite absolue pour peu qu'on goûte un minimum aux joies du cinéma d'auteur fauché. Baier trouve enfin l'équilibre entre les deux caractéristiques de sa courte filmo, à savoir un nombrilisme aigu et une irrépressible attraction pour l'ailleurs. Non seulement il a l'excellente idée de ne pas jouer dedans, mais il a en plus trouvé des interprètes idéaux pour traduire ses névroses : d'abord Robin Harsch, sorte de sosie raté de Romain Duris, apparemment mal dégrossi mais finalement bien plus fin ; ensuite et surtout la muse Natacha Koutchoumov, enivrante de beauté et désarmante d'intensité dramatique. On suivra de près cette petite bande pétrie de talent, qui vient de nous livrer le meilleur film suisse de l'année. Voire même davantage.




Un autre homme de Lionel Baier. 1h29. Sortie : 06/05/2009.
Critique publiée sur Écran Large. Autre critique sur Tadah ! Blog.

17 janv. 2009

NUIT DE CHIEN

Ce chien-là est un peu foufou, extrêmement joueur, un peu dangereux aussi : il faut dire que son maître se nomme Werner Schroeter, fêlé de première, qui n'a jamais fait comme tout le monde. Sa dernière oeuvre est encore moins orthodoxe que les précédentes, et c'est en cela qu'elle a de l'intérêt. Juste en cela. Nuit de chien, c'est un opéra baroque aux accents dépressifs, un voyage de nulle part vers nulle part où l'excès est roi. Les dialogues sont gonflés à l'hélium, s'envolant parfois vers des sommets de n'importe quoi, d'autres fois vers une sorte de douce poésie un peu inquiétante. Les acteurs sont excessifs au possible, s'abandonnant totalement à une théâtralité souvent gênante mais qui renforce la bizarrerie totale de l'ensemble.
Nuit de chien s'annonce déjà comme l'un des favoris au tire de film le plus opaque de l'année. Il se base sur une crise politique et militaire dont on ne connaîtra jamais la nature, mais dont la structure nous est toutefois expliquée par quelques une des protagonistes, et notamment des chauffeurs de taxis hyper calés en géopolitique. Il montre aussi comment un homme peut prendre tous les risques pour aller retrouver celle qu'il aime mais annihile tout en montrant régulièrement son dédain pour ce faux acte d'héroïsme. De deux choses l'une : soit c'est philosophiquement très poussé et donc inaccessible pour nous mortels, soit c'est juste une oeuvre utilisant l'entropie comme matériau, se satisfaisant pleinement de la perplexité du spectateur. Spectateur dont l'intérêt croît et décroît régulièrement, balloté par un Schroeter qui mêle les tonalités avec un sens absolu du contraste.
Au final, ce qui sauve un peu le film, c'est sa photographie atypique mais concordant pleinement avec le fond. Quelques séquences un peu moches ne feront pas oublier la beauté des ciels de cette ville-là, la profondeur insoupçonnée de certains petits salons, la noirceur exquise des bureaux. L'image permet de se raccrocher sans cesse à un film plus glissant qu'un savon, plus insaisissable qu'une bille de mercure, dont on ignore toujours si c'est de l'art ou du cochon (© Thiéfaine), mais qui parvient à marquer durablement l'esprit. À la sortie, on a tout de même sacrément envie d'aller se laver l'esprit en se tapant un gros blockbuster sans cervelle.
4/10

22 avr. 2008

PASSE-PASSE

Pour sûr, Passe-passe porte bien son nom. Dans son grand chapeau, Tonie Marshall a placé un Edouard Baer, une Nathalie Baye, un Guy Marchand et des chansons de Sinatra. Elle a ensuite bien secoué, et hop, après un seul petit coup de baguette magique, devinez ce qui est ressorti ? Non, pas un lapin. Un navet. Comédie (?) longuette, poussive et sans malice, Passe-passe est un petit chemin de croix, uné épreuve dont rien ni personne ne sort grandi.
La principale erreur de Tonie Marshall a été de confondre esprit débridé et n'importe quoi brouillon. Très mal filmé, souffrant d'un montage calamiteux, écrit à la va-vite, le film semble afficher un mépris total vis-à-vis de son spectateur, même si ce n'est pas le genre de sa réalisatrice ni de ses interprètes. Ceux-ci n'ont quasiment rien à défendre : dans un rôle pourtant taillé pour lui, Baer ne parvient pas à faire briller son côté dandy ou à arracher le moindre sourire. Pire encore, Nathalie Baye livre une prestation purement pathétique et se retrouve affublée d'une série de coupes de cheveux derrière lesquelles elle peine à se cacher. On peut difficilement accabler les comédiens, tant on les sent attristés à l'idée de ne rien avoir de potable à présenter au spectateur.
Car Passe-passe, c'est une sorte de road-movie hystérique et mal fagoté, qui zigzague de Paris à Locarno sans réel objectif. La multiplication des sous-intrigues (obscures et inintéressantes) ne fait que renforcer l'aspect totalement vain de l'ensemble. Seule la parenthèse romantico-comique entre Edouard Baer et Mélanie Bernier vient apporter un léger vent de fraîcheur : mais un film qui ne parvient à être rigolo que grâce aux apparitions d'un personnage atteint du syndrome de Gilles de La Tourette a définitivement un problème. Le plus mauvais film de Tonie Marshall est à oublier très vite, et à éviter surtout.
2/10

2 déc. 2007

FAUT QUE ÇA DANSE !

Traiter avec bonheur de la Shoah, de la mort, du suicide, d'Alzeimher et de la solitude, tout cela dans une comédie, qui pouvait le faire à part Noémie Lvovsky ? La réalisatrice des formidables Sentiments a décidément un don pour trouver le ton juste, pour faire naître la drôlerie dans un quotidien inquiétant. Dire de Faut que ça danse ! que c'est un film farfelu est un fichu compliment, là où ce qualificatif désigne habituellement des films au loufoque gênant et mal maîtrisé. Réussies, les scènes dans lesquelles Salomon Bellinsky (Jean-Pierre Marielle) fantasme de tuer Hitler : il faut voir ce dernier enfiler son pyjama à croix gammées avant d'aller se coucher ou se multiplier dans un micro dessin animé inséré dans le film. Réussie, la scène de faux suicide de Sabine Azéma. Réussies, toutes ces scènes où le burlesque l'emporte sur la gravité latente des situations.
Armé d'une bonne dose de second degré, on entre dans Faut que ça danse ! avec une extrême facilité, et la musique enivrante jouée par cette famille ô combien hétéroclite est alors un régal de tous les instants. Louée soit la finesse d'écriture de Lvovsky et ses congénères, qui parviennent non seulement à répondre "oui" au fameux "peut-on rire de tout ?", mais qui ne s'inscrivent jamais dans un humour gratuit. Dans Faut que ça danse !, le deuxième effet Kiss Cool, c'est la poésie et la philosophie qui se dégage de chacune des scènes. La fraîcheur des interprètes fait le reste. Marielle trouve son meilleur rôle depuis très très longtemps, lui qui s'est souvent retrouvé coincé dans des seconds rôles trop étroits pour lui ; Azéma n'est même pas énervante, ce qui se produit très rarement ; mais la vraie surprise du film, c'est Valeria Bruni-Tedeschi, qui explose sa coquille de Calimero pour livrer une prestation de vraie femme, épanouie et séduisante. À l'image de qu'elle semble faire dans Actrices, son deuxième long, qui sort dans quelques semaines. Et dans lequel joue, tiens, une certaine Noémie Lvovsky. Qui osera s'en plaindre ?
7/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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