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21 févr. 2009

35 RHUMS

Voilà une chronique, une vraie. Après une série de films élaborés et tortueux, le dernier Claire Denis pourrait presque être décrit comme un film où il ne se passe rien. Sauf que le « rien » en question s'appelle la vie, celle que Dutronc nomme madame l'existence. L'air de rien, par très petites touches, la cinéaste dresse un portrait collectif touchant et réaliste, qui réchauffe et remplit comme les 35 rhums du titre. Plus que jamais, elle se fait l'ambassadrice d'un cinéma de l'implicite, où le spectateur est invité à compléter lui-même sa vision de chaque personnage. On apprend peu de ces quatre-là, mais on devine tout un tas de choses sur eux, la complexité de leurs relations, le trouble de leur passé. Outre l'immeuble francilien dans lequel ils vivent, le point commun des personnages est qu'ils sont tous de passage, au sens propre comme au figuré. Pas étonnant si l'un des héros (oui, c'est le mot) est conducteur de RER et si une autre est chauffeur de taxi : du début à la fin, 35 rhums parle de transport, amoureux ou autre.
Et comment parler de transport sans montrer également le surplace, social ou affectif, qui les touche à un moment ou à un autre. Denis montre des personnages résignés mais pas désespérés, qui décident de ne pas subir la stagnation de leurs existences, mais au contraire d'en profiter. Par le biais de nombreuses scènes de bar, elle évoque la force de l'union, du métissage, sans pour autant faire de son film l'édifiante étude sociologique amorcée dans le premier quart d'heure (notamment par le biais d'un cours d'anthropologie). Là n'est pas la question : 35 rhums n'est pas une leçon de morale, mais un film sur ce qui fut appelé avec dédain la France d'en bas, ceux qui la font, ceux qui la vivent, avec parfois des bleus à l'âme mais en s'appuyant toujours sur du positif.
Portée par des interprètes juste exceptionnels (Venise aurait dû leur accorder une récompense collective), voilà une oeuvre qui prouve, si besoin était, que Claire Denis est l'un des rares piliers du cinéma hexagonal, capable de basculer dans la noirceur déconstruite au détour d'un film avant de s'ouvrir au monde dans le suivant. Avec toujours l'ambition d'un cinéma de qualité, porté l'air de rien par une écriture ciselée et une image étourdissante (ah, Agnès Godard). juste une très grande artiste, dont on devrait reparler d'ici peu, puisqu'un autre de ses films (tourné avant celui-ci) devrait sortir dans l'année.
8/10

(autre critique sur Tadah ! Blog)

25 sept. 2007

BOARDING GATE

Il en faut, du courage, pour entrer dans la nouvelle oeuvre d'Olivier Assayas. Le réalisateur français nous propose une nouvelle plongée clinique dans un univers totalement perméable. D'où la sensation inconfortable du métal froid sur la peau. La première partie de Boarding gate voit se dérouler le règlement de comptes oral d'un plus ou moins ex-couple toujours habité par une relation perverse. Un enchaînement de longs dialogues, superbement filmés, d'où émerge l'air de rien la peinture minutieuse et envoûtante d'une passion unique. Asia Argento et Michael Madsen ont toujours été des acteurs excessifs ; rien n'a changé ici, mais leurs froncements de sourcils insistants et leur façon de débiter la moindre banalité comme s'il s'agissait de vers raciniens trouve dans Boarding gate une résonance particulière. C'est inexplicable? Oui. Ça peut rebuter? Complètement. Et c'est pour ça que c'est bon.
Arrive la seconde moitié du film ; là, Assayas bascule dans un thriller simple et moderne, à la fois très proche et si éloigné du hi-tech rocailleux de Demonlover. Il y a là-dedans un véritable suspense, mais aussi un éloge bien pesé de la solitude, vue comme un art de vivre, une façon d'être, et un véritable atout. Jusqu'à son dénouement très classieux, Boarding gate instillera son venin dans le corps des naufragés volontaires. La mise en scène imperturbablement agile d'Assayas fait le reste. Quelquefois, la magie se passe de mots.
9/10
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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