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11 mars 2009

MES PETITES AMOUREUSES

À l'occasion de la sortie du documentaire Le temps des amoureuses de Henri-François Imbert, retour sur le film de Jean Eustache dans lequel il prend sa source : Mes petites amoureuses.

Étonnant de constater que La maman et la putain et Mes petites amoureuses, tournés respectivement en 1973 et 1974, sont les deux seuls longs-métrages de Jean Eustache, cinéaste pourtant réputé et maintes fois cité (Jim Jarmusch en est fou). Pour autant, l'oeuvre du réalisateur ne se limite pas à ces deux films, puisqu'il faut y ajouter une dizaine de court et moyens métrages, parmi lesquels Le père Noël a les yeux bleus.
Bien moins connu que La maman et la putain, monument d'une durée de quatre heures, Mes petites amoureuses est aussi un film plus sobre, plus discret, mais pas moins appréciable. On y suit Daniel, jeune garçon vivant chez sa grand-mère, et ravi d'être accepté au collège à la rentrée prochaine. Mais sa mère en décide autrement, l'emmenant vivre avec elle à Narbonne, où il est contraint de devenir apprenti. On ignore si Daniel est un bon élève ; tout ce que l'on sait, c'est qu'il aimerait étudier mais qu'on ne lui en donne pas les moyens. D'où une chronique un rien désabusée sur la nouvelle vie d'un garçon désorienté, sans repères sociaux ou affectifs. Car à cette déperdition scolaire s'ajoute une situation familiale instable (la mère vit avec un vague type dont on sent bien qu'il est interchangeable) et sa difficulté à assimiler les codes de la séduction adolescente. Comment aborder une fille, comment lui faire la conversation, comment l'embrasser : autant de questions qui hantent Daniel encore un peu frêle pour ces choses-là.
Si Eustache vaut mieux que Claude Pinoteau, c'est évidemment par la singularité de son traitement. Ayant toujours refusé de tracer une frontière entre acteurs et vraies gens, entre réalité et fiction, il a engagé en majeure partie de jeunes narbonnais, choisis sur le tas quelques jours à peine avant le tournage, dans un souci aigu de réalisme et de naturel. La direction d'acteurs fait le reste. Pour le reste, Mes petites amoureuses fait penser à une version masculine (et juvénile) du À nos amours de Pialat, le ton pouvant être assez dur par endroits, voire même un peu cru. L'une des premières scènes annonce le début de tempête qui se crée dans la tête de Daniel : tandis qu'on le voit dans son aube blanche s'avancer dans l'allée de l'église le jour de sa communion solennelle, on l'entend en voix off évoquer l'émotion que lui procure sa voisine de devant, et donc le durcissement de son sexe. Ces bases posées, Eustache n'aura plus à insister lourdement sur le trouble sexuel qui anime son jeune héros, tout ayant été dit au préalable et en quelques mots.
La même économie de paroles caractérise les autres thèmes abordés, et notamment les relations qu'il entretient avec les adultes (la mère, le beau-père, le patron...). D'où un joli contraste avec le très bavard La maman et la putain, dans lequel Jean-Pierre Léaud disséquait avec emphase les faits, gestes et émotions qu'il observait chez lui comme chez les autres. L'ensemble témoigne en tout cas de la grande valeur de la courte filmographie eustachienne, qui mérite d'être explorée en détails, et pourquoi pas complétée par le documentaire Le temps des amoureuses, qui sort ce mercredi.
8/10

Film sorti le 18 décembre 1974. DVD disponible sur le site du CNDP.

21 févr. 2009

35 RHUMS

Voilà une chronique, une vraie. Après une série de films élaborés et tortueux, le dernier Claire Denis pourrait presque être décrit comme un film où il ne se passe rien. Sauf que le « rien » en question s'appelle la vie, celle que Dutronc nomme madame l'existence. L'air de rien, par très petites touches, la cinéaste dresse un portrait collectif touchant et réaliste, qui réchauffe et remplit comme les 35 rhums du titre. Plus que jamais, elle se fait l'ambassadrice d'un cinéma de l'implicite, où le spectateur est invité à compléter lui-même sa vision de chaque personnage. On apprend peu de ces quatre-là, mais on devine tout un tas de choses sur eux, la complexité de leurs relations, le trouble de leur passé. Outre l'immeuble francilien dans lequel ils vivent, le point commun des personnages est qu'ils sont tous de passage, au sens propre comme au figuré. Pas étonnant si l'un des héros (oui, c'est le mot) est conducteur de RER et si une autre est chauffeur de taxi : du début à la fin, 35 rhums parle de transport, amoureux ou autre.
Et comment parler de transport sans montrer également le surplace, social ou affectif, qui les touche à un moment ou à un autre. Denis montre des personnages résignés mais pas désespérés, qui décident de ne pas subir la stagnation de leurs existences, mais au contraire d'en profiter. Par le biais de nombreuses scènes de bar, elle évoque la force de l'union, du métissage, sans pour autant faire de son film l'édifiante étude sociologique amorcée dans le premier quart d'heure (notamment par le biais d'un cours d'anthropologie). Là n'est pas la question : 35 rhums n'est pas une leçon de morale, mais un film sur ce qui fut appelé avec dédain la France d'en bas, ceux qui la font, ceux qui la vivent, avec parfois des bleus à l'âme mais en s'appuyant toujours sur du positif.
Portée par des interprètes juste exceptionnels (Venise aurait dû leur accorder une récompense collective), voilà une oeuvre qui prouve, si besoin était, que Claire Denis est l'un des rares piliers du cinéma hexagonal, capable de basculer dans la noirceur déconstruite au détour d'un film avant de s'ouvrir au monde dans le suivant. Avec toujours l'ambition d'un cinéma de qualité, porté l'air de rien par une écriture ciselée et une image étourdissante (ah, Agnès Godard). juste une très grande artiste, dont on devrait reparler d'ici peu, puisqu'un autre de ses films (tourné avant celui-ci) devrait sortir dans l'année.
8/10

(autre critique sur Tadah ! Blog)
 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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