Malgré une poignée d'effets de style pas toujours indispensables (le seul défaut minime du film, bien moins appuyé que dans les autres films du cinéaste), Un prophète est un film sobre et efficace, qui montre comment la prison peut engendrer des monstres. Et ce sans jamais tomber dans le film à thèse. Audiard s'abstient de tout commentaire superflu, se garde bien de tomber dans le documentaire et se contente - comme si c'était simple - de suivre encore et toujours le jeune homme. très vite, ce n'est pas un simple film de taule qui se dessine, mais une étude sur la perversité des rapports humains, la complexité des rapports de force, la façon d'entretenir ses rêves lorsqu'on a un mur gris pour seul horizon. le film bénéficie de la force gigantesque de son interprétation : Tahar Rahim est une totale révélation, jonglant entre humanité et bestialité avec une aisance folle. on croit dur comme fer à l'évolution presque imperceptible de son personnage, en perpétuelle mutation pendant les deux heures et demie de projection. Face à lui, un monstre sacré : Niels Arestrup confirme son statut de type le plus inquiétant du cinéma français et campe un mentor imprévisible donc terrifiant, rappelant en moins théâtral l'Al Capone de Robert de Niro. Le duo/duel entre les deux hommes est sans doute à l'origine des plus beaux moments du film, ceux d'où émane la sincérité la plus pure.
Violent par saillies, Un prophète ne nous épargne rien, et ses quelques scènes d'action judicieusement espacées sont autant de montées d'adrénaline magistralement exécutées. Lorsque Malik, pour s'intégrer, est chargé d'éliminer un autre taulard, on est aussi tétanisé que lui et on attend le passage à l'acte avec une fébrilité teintée d'excitation. Rarement un réalisateur français aura livré spectacle si intense. Technicien hors pair, scénariste inspiré, Jacques Audiard évite élégamment tous les pièges du genre et s'affranchit de toutes les étiquettes, qui volent en éclat. Ici, plus de genre, plus de nationalité, rien que du cinéma, fait avec amour et perfectionnisme. Il est d'autant plus difficile d'avouer alors la légère indifférence que suscite finalement le film, qui est une copie d'élève modèle, sans faute de goût, sans tache d'encre, montrant que toutes les leçons ont été parfaitement retenues. Ce grand moment de plaisir immédiat ne laisse finalement guère de saveur dans la bouche, incapable de faire son effet sur la durée et de devenir réellement mémorable. On se moque un peu de la fin. On se moque un peu du sort de Malik, même si la robustesse des dernières scènes d'action a effectivement créé quelques tremblements. Un prophète est un film irréprochable, un bon film, qui passe vite et ennuie peu ; lui manque définitivement ce surplus d'âme et d'écorchures qui fait les chefs d'oeuvre.
Un prophète de Jacques Audiard. 2h29. Sortie : 26/08/2009.
Autre critique sur CineManiaC.