1 nov. 2009

MICMACS À TIRE-LARIGOT

L'avantage avec le talent, c'est qu'il permet d'explorer toujours de nouveaux horizons, de nouvelles pistes, pour se réinventer sans cesse. Alors, crénom de nom, pourquoi Jean-Pierre Jeunet, qui n'est pas la moitié d'un artiste, gâche-t-il son énergie à nous servir encore et toujours la même soupe, lui qui a l'envergure pour mener des projets ambitieux ? La peur de décevoir ou de désarçonner son public ? L'envie de contrôler absolument tout, ce qui est plus simple dans un univers familier ? Difficile à dire. Pour Jeunet, Micmacs à tira-larigot est en tout cas le film de trop, vaste supercherie qui séduira sans doute quelques aficionados du réalisateur, mais dont la médiocrité ne pourra que sauter aux yeux des autres.
D'abord, il y a l'esthétique. De l'ocre, du verdâtre, du marronnasse, du sépia. Selon les moments, on gravite donc entre des plans à la Amélie Poulain - la séquence dans un bar de Pigalle est édifiante - et des images à la Delicatessen. Visuellement, Micmacs est non seulement le moins original des films de Jeunet, mais c'est également le plus laid et le plus incohérent. Contrairement aux films précédents, les choix formels sont parfaitement injustifiables, la photographie passéiste n'ayant rien à faire dans une histoire se voulant aussi moderne.
Ensuite, il y a le sujet. Une sombre histoire de vengeance qui peut éventuellement passionner deux minutes, mais qui révèle bien vite son statut de gros soufflé déjà dégonflé. Si Amélie Poulain avait mis une heure pour remplacer le dentifrice de l'épicier Collignon par du cirage, ça aurait à peu près donné le niveau d'intensité scénaristique de ce Micmacs à tire-larigot qui n'en profite même pas pour tirer à boulets rouges sur les fabricants d'armes. Ne s'étant sans doute jamais vraiment remis de voir Amélie se faire ravir l'Oscar du film étranger par No man's land, Jeunet tente de surpasser Danis Tanovic dans la catégorie "rions un peu avec les mines anti-personnel". Il en ressort une impression de fausse insolence doublée d'un mauvais goût assez insupportable, comme si Dany Boon essayait de faire du Stéphane Guillon.
Dany Boon, tiens, parlons-en. Dans le rôle principal mais finalement assez en retrait, le comique régional limite les dégâts, ou plutôt indiffère. Ce qui n'est pas le cas de ses partenaires, tous réduits à des silhouettes de carton ne disposant que d'un seul et unique trait de caractère : Omar Sy, Julie Ferrier, Dominique Pinon, André Dussollier... tous sont nuls, insupportables, à jeter, qu'on les aime ou non d'habitude. On a particulièrement de la peine pour Jean-Pierre Marielle, qui se fait de plus en plus rare à l'écran et qui a choisi de venir se commettre dans un rôle sans saveur. Les acteurs n'ont ici que trois fonctions : faire sortir leurs yeux de leurs orbites pour être à la hauteur des précédents "castings de gueule" chers à Jeunet, gueuler comme des putois pour favoriser l'hystérie collective et duponteliser l'ensemble, et débiter des dialogues insupportables puisque faussement authentiques. On imagine Guillaume Laurant (dialoguiste et co-scénariste) compulsant son dictionnaire des expressions et recopiant frénétiquement les meilleures trouvailles - « "Dès potron-minet", génial ! » - avec un air de satisfaction béate.
En résulte l'impression d'assister à un film complètement fabriqué, par sincère pour deux sous, bâti pour attirer la ménagère fan de Christophe Barratier et son mari amoureux des dialogues de Michel Audiard. Espérons au moins que cette affligeante synthèse des précédents travaux de Jeunet conduise le réalisateur à tourner enfin la page et à s'orienter vers des projets plus personnels, plus ambitieux, plus fous, plus risqués. Qui a vu Alien la résurrection sait de quoi le bonhomme est capable ; que ce soit en France ou aux États-Unis, il a en tout cas les moyens pour faire oublier rapidement ce très mauvais film le rendant sacrément antipathique.




Micmacs à tire-larigot de Jean-Pierre Jeunet. 1h44. Sortie : 28/10/2009.

16 commentaires sur “MICMACS À TIRE-LARIGOT”

Anonyme a dit…

La bande annonce est atroce...
ça a l'air très mauvais en effet...
Et tout ce jaune !!!
Pouah !
Je n'en avais pas vu autant depuis Bagdad Café...

pL a dit…

C'est vrai que c'est très mauvais. Le pire dans tout ça, je pense que c'est que Jeunet n'ai rien su tirer d'acteurs aussi bons que Marielle, Yolande Moreau...

Pascale a dit…

Moi j'ai aimé.
J'ai ri.

Tu m'escagaces quand tu parles au nom des autres.
Je m'explique.
Quand tu dis :"les acteurs... tous sont nuls"
ok c'est ton avis.
Mais quand tu dis que la médiocrité ne peut sauter qu'aux yeux des gros malins qui voient la supercherie, je te trouve méprisant et injuste. Je pense que Jeunet est à 100 000 années lumière de vouloir se foutre de la gueule du monde et surtout du public.
Quand tu parles de la ménagère fan de Christophe Barratier et son mari amoureux des dialogues d'Audiart, je te trouve encore méprisant.

Enfin bref, j'aime pas quand tu deviens comme le premier journaleux des Inrocks ou des Cahiers.
Depuis quand ils aiment le cinéma eux d'ailleurs ?
MDR
Cela dit je ne dis pas non plus que ce Mic Mac est du GRAND beau cinéma novateur comme on aime.

Rob a dit…

Je comprends ta moue.
En même temps, je me comprends. pour avoir observé autour de moi un panel conséquent, c'est-à-dire composé d'au moins 12 personnes, je constate que les non-fans de jeunet sont encore moins fans de celui-ci, et qu'une partie de ses admirateurs crie elle aussi à la supercherie. Tant mieux si tu fais partie de ceux que la machinerie Jeunet continue à séduire, mais faut se rendre à l'évidence : s'il continue comme ça, le JPJ, dans quelques films il n'aura plus aucun admirateur alors qu'il mérite mieux.
Alors je présente mes excuses pour cette tournure de phrase certes un peu agressive, mais à moitié seulement. Et puis bon, même si on ne juge pas un film sur la personnalité de son réalisateur, quand le type en question dit face caméra « Je ne lis pas les critiques, je sais que mes films sont bons, ceux qui n'aiment pas ça n'ont qu'à aller voir ailleurs », ça donne légèrement envie d'être aussi péremptoire que lui.

Rob a dit…

La conclusion de tout ça, c'est qu'écrire sous le coup de la colère, c'est risqué.

Nicolinux a dit…

Tu ne trouves pas que ce film est meilleur, quand même, que le Long dimanche de fiançailles ? Perso, j'ai vu une sorte de farce qui ne se prend pas trop au sérieux.

Après, je me trompe peut-être complètement sur les intentions de Jeunet, peut-être qu'il était très sérieux, l'air de rien. Mais après tout, peu m'importe les intentions de l'auteur, ce film m'a amusé.

Bon après, on est d'accord que les effets (notamment visuels, mais après tout, c'est son univers) sont vraiment grossiers, que les acteurs ne sont pas bien exploités (heureusement pour Dany Boon, on le voit moins comme ça)... bref c'est très loin d'être un excellent film. Un bon divertissement je dirais...

Rob a dit…

J'avais bien aimé Un long dimanche de fiançailles, même si le roman de Japrisot est mille fois meilleur et qu'on sentait déjà que Jeunet risquait de s'essouffler.

Mais là, ma voisine de siège et moi-même avons passé notre temps à bailler et à lever les yeux au ciel... Avec le recul, Cinéman m'a moins ennuyé !

Nicolinux a dit…

Ah OK donc en fait on a vraiment des goûts radicalement opposés... :-D (enfin, je n'ai pas vu Cinéman, je ne peux pas en juger...)

Marrant qu'on puisse se retrouver sur certains films, et avoir des avis très différents sur d'autres.

Ed(isdead) a dit…

Moi j'aime bien ce genre de coup de sang (excellente la remarque sur les mines anti-personnel).
Le résultat s'inscrirait somme toute dans une certaine logique, celle d'un essouflement irrémédiable du cinéma de Jeunet. De Delicatessen à Un long dimanche de fiançailles, chaque film était inférieur au précédent. Il semblerait que cela continue...

Pascale a dit…

I'll be back, t'inquiète.

Rob a dit…

T'es pas obligée.

Pascale a dit…

Bon j'accepte tes excuses bien que je ne me sente pas concernée, n'étant pas une ménagère de moins de 50 ans (et pour cause) et encore moins son mari (pour une autre raison)...
Ah on me souffle dans l'oreillette que tu n'avais pas donné d'âge à la ménagère... donc, au temps pour moi, je retire tout ce que j'ai dit.
Sla dit (encore lui ???), je crois que tu as bien compris. Ce que je n'aime pas dans les sous-entendus Rob Gordoniens parfois (Inrockuptilistes toujours) c'est qu'on dirait qu'il y a les spectateurs haut de gamme dont la subtilité et la profondeur n'ont d'égale que leur beauté (j'imagine)et leur intelligence capables de comprendre et d'apprécier la substantifique des oeuvres et la France d'en bas, avec son béret et sa baguette sous le bras qui se vautre dans le sépia et les chorales...
Je trouve que c'est un peu court jeune homme et pourtant je ne suis pas un modèle de tolérance car l'humanité ne me réjouit pas la plupart du temps.

En ce qui me concerne, je suis capable de dire que "Tulpan" est l'un des plus beaux films de cette année et prendre une pinte de bon temps avec les chtis... sans pour autant me sentir intello ou décérébrée !
Je suppose qu'on doit être nombreux dans ce cas.

Bref, je peux trouver normal que tu dézingues Jeunet parce qu'il te déçoit et que tu trouves qu'il peut mieux faire, mais il y a un public pour plein de films différents...

Oh et puis merde, après tout, je m'en fous.

Merci quand même pour ton panel de 12 personnes,ça m'a bien fait rigoler.
Vla !

Rob a dit…

Pardon madame.

Pascale a dit…

Non c'est gentil de me faire rigoler. Y'en a beaucoup des qui me font rigoler.
Appelle moi Majesté, ça ira !

FredMJG a dit…

"dupontelisé" ? Dis pas du mal d'Albert mécréant ! J'ai ouïe dire qu'il est peut être très "vilain"

BMR & MAM a dit…

Ouh, sévère !
On n'est pourtant pas loin de Tex Avery : dans un superbe Paris Art-Déco, l'équipe de joyeux lurons montent des combines abracadabrantes et des machineries alambiquées pour rouler les vilains méchants dans la farine. On rit beaucoup, genre fou rire inextinguible, tellement s'empilent et s'enchaînent les gags et les incongruités. Jeunet est tellement sûr de son coup qu'il se paye même le luxe de nous annoncer le gag quelques secondes avant et on rit d'avance, avant, pendant, après ...
Il faut avoir l'oeil dans tous les coins pour saisir toutes les farces (la photo de Sarko, les affiches du film dans le film, ...) et tous les hommages de Jeunet au cinéma de notre enfance (le générique, le vidéo-club, les sketches à la Tati ou à la DeFunès, ...).
Tout cela (sauf le rire) est dosé juste comme il faut : rien de trop lourd, rien de trop long, rien de trop appuyé (ou si peu).
L'utilisation de l'islam terroriste dans le dénouement est, à ce titre, une perle d'intelligence et de finesse, chapeau ! j'en connais qu'auraient des leçons à prendre !

 
"Bienvenue au royaume du pisse-froid inculte qui est au cinéma ce que Philippe Manoeuvre est au rock" (© Trollman)
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