Deuxième écueil, beaucoup moins pardonnable : comme dans un but d'exhaustivité, Bromberg et sa collaboratrice Ruxandra Medrea ont demandé à Bérénice Béjo et Jacques Gamblin - irréprochables, au passage - de jouer quelques scènes jamais tournées par Clouzot. C'est d'abord oublier que le scénario de L'enfer fut repris en 1993 par Chabrol, qui en tira un film simple et glaçant avec Emmanuelle Béart et François Cluzet - film qui, étrangement, n'est absolument jamais cité. Et c'est montrer son apparente incompréhension du fait que l'intérêt de L'enfer de Clouzot est justement qu'il demeurera à jamais incomplet. C'est même là qu'en est toute la beauté, plus encore que dans les plans innovants et hypnotiques tournés à l'époque par le réalisateur... Mais non : L'enfer d'Henri-Georges Clouzot s'obstine à en combler les trous, supprimant du même coup toute une partie du mystère. Un acte coupable qui empêche ce beau devoir d'écolier de passer à côté d'un chef d'oeuvre sur le cinéma-fantasme, le même dont parlent des films comme Lost in la mancha. Sauf que ce film-ci disposait d'un atout supplémentaire : l'impossibilité de construire un making-of en bonne et due forme avec caméraman omniprésent sur le plateau. Ce qu'il démolit en partie en nous empêchant de faire appel à notre imagination.
À ceci près, L'Enfer d'henri-Georges Clouzot aurait pu être un monument absolu. Parce que l'ambition artistique de Clouzot laissait entrevoir un grand moment de jouissance esthétique - couleurs semblant inédites, lumières tournoyantes, plans faramineux, cadrages étourdissants - et éventuellement scénaristique. Et parce que la façon dont le tournage, peu à peu, semble partir à vau-l'eau, attire une curiosité malsaine et compassée à la fois. C'est la fébrilité d'un Clouzot qui semble prendre volontairement du retard sur le planning ; c'est l'attitude contestataire d'un Reggiani indomptable ; c'est l'exaspération de techniciens n'ayant jamais autant attendu à rien faire de toute leur vie ; c'est un infarctus apparaissant étrangement comme un soulagement... On aurait aimé que Medrea et Bromberg développent davantage l'aspect suicidaire du tournage en lui-même, même s'ils ont eu le bon goût de ne pas délayer les quelques informations mises à disposition dans un long rabâchage en règle. Cet Enfer-là agace autant qu'il séduit, moins par le travail - d'historien, pas de cinéaste - effectué par deux auteurs à l'énergie incontestable mais au talent plus discutable.
L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg & Ruxandra Medrea. 1h34. Sortie : 14/11/2009.
Autre critique sur Sur la route du cinéma.
6 commentaires sur “L'ENFER D'HENRI-GEORGES CLOUZOT”
Highway to HELL !
Sissi !
Je n'ai pas trop apprécié les interventions de Gamblin et Béjo. Et puis si Gamblin est vraiment bien, je trouve que Bérénice est trop pleine de santé et de fraîcheur... qu'elle manque d'ambiguité pour être cette femme.
Sinon, on peut douter que l'Enfer aurait été un grand film car est-ce que Clouzot n'en aurait pas fait qu'un laboratoire expérimental ?
Bromberg est indispensable au cinéma. Il faut des gens comme lui pour exhumer ce genre de "choses".
Et pis toi, tu t'es un peu emmêlé les crayons :
"qui empêche de beau devoir" (Simone ???)
"qui semble volontairement du retard" (ou charrette ?)
Un jour je ferai une critique sans faute.
Je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi, du fait aussi que j'ai pu rencontré Serge Bromberg lors de l'avant-première. Pour lui, le Chabrol dénature totalement ce que cherchait à faire Clouzot du fait que le premier donne une fin à son film. Alors que Clouzot voulait que ce soit une sorte de cercle sans fin. Et puis, ne connaissant à ce moment là pas l'oeuvre de Chabrol (bouuuh !), j'ai été assez contente d'avoir un résumé :p
Mais, je te l'accorde, je trouve qu'il n'y a pas assez d'images et trop d'interventions. Les images parlent d'elles-mêmes !
Le Chabrol n'a pas vraiment de fin, c'est même extrêmement clair...
Je ne peux malheureusement pas en dire plus, pas envie de gâcher la conclusion du film à ceux qui ne l'ont pas vu...
Voici un film que j'ai vraiment hate de voir...On en avait beaucoup parlé à Cannes et j'attends vraiment de voir ce que ça va donner... Je te redirais !!
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