Coûte que coûte / Sinon oui
Pour tourner Coûte que coûte, documentaire datant de 1995, la réalisatrice a suivi pendant 6 mois le dirigeant et les employés d'une PME fabriquant des plats cuisinés destinés à être vendus en grande surface. Le film s'ouvre sur les soucis comptables de Jihad, le patron, et le voit s'enfoncer dans la panade malgré une lutte quotidienne. Jihad est un personnage formidable qui aurait largement eu sa place dans bien des fictions : à la fois soucieux des conditions de travail et de vie de ses salariés, il est dans le même temps contraint de rogner sur leurs salaires et de leur demander des efforts surhumains. Une ambivalence permanente qui constitue l'un des nerfs du film, lequel est à la fois désenchanté et plein d'humour.
Et pour cause : s'ils se donnent à fond tant qu'il leur reste quelques forces, les protagonistes de Coûte que coûte semblent parfaitement conscients, et ce dès le début, que leur combat est voué à l'échec. Et quoi de mieux pour tenter de donner le change qu'arborer des sourires qui, certes, ne trompent pas, mais ont au moins le mérite de donne l'exemple. « Allez vous faire foutre, les étoiles », claironne Arthur H au moment du générique de fin. Un cri aussi désabusé qu'amusant, parfaitement à l'image de ce doc modeste mais édifiant.
L'étrange titre de Sinon oui colle bien à la personnalité de Magali, son héroïne, que ses proches croient enceinte à tort : elle ne fait rien pour les en dissuader, pas plus qu'elle ne tente de faire durer un mensonge qui tend pourtant à s'installer. Instable, Magali finira par jouer le jeu, tiraillée entre son besoin d'être au centre des attentions et son envie qu'on lui foute enfin la paix. Claire Simon suit le long parcours d'une femme se découvrant peu à peu manipulatrice par obligation et par plaisir, mais ne réalise pas le classique portrait d'une affabulatrice. Comme son personnage, elle s'amuse malgré la gravité, joue avec sa mise en scène, se montre carrément complice de ce qui se trame à l'écran.
C'est là qu'est la grande réussite de Sinon oui : on s'inquiète autant qu'on jubile, sans cesse sur le fil du rasoir, en attendant que la vile menteuse soit démasquée. Mais la réalisatrice n'est apparemment pas du genre à se dégonfler en route : elle mène le récit jusqu'à son terme, allant au bout d'une logique de plus en plus glaçante, mais sans jamais pêcher par excès de sérieux. Bien qu'un peu long (pas loin de 2 heures), un film bigrement singulier, à l'image d'une réalisatrice qui se délecte visiblement de traiter des sujets possiblement graves avec une désinvolture savamment mesurée. La suite, vite.
800 km de différence / Ça brûle
Certains amoureux ont un grand nombre d'années de différence ; eux, comme l'indique le titre, ont 800 km de différence. Manon a 15 ans, Greg en a 17. Elle est parisienne, il habite dans le Haut-Var. Dans ce doc bien plus court que ses autres films, Claire Simon montre les ravages de la distance, mais surtout les joies des retrouvailles lorsque Manon vient passer quelques temps dans le village de son petit ami. Ils en semblent certains, et les journées passées ensemble ne font apparemment que le confirmer : ils se marieront et finiront leurs jours ensemble, c'est certain. La réalisatrice filme avec tendresse cet amour d'ados, qui a assez peu de chances de perdurer - mais sait-on jamais.
Précision ô combien importante, apportée après quelques minutes de film : Manon n'est autre que la propre fille de Claire, qui se pose donc en observatrice impudique des premières amours de sa rejetonne. Elle réussit l'exploit de ne jamais mélanger ses rôles de cinéaste et de mère, cette double casquette lui permettant simplement de bénéficier de la confiance préalable d'une Manon qui se livre facilement à elle. Plus fort encore, elle n'est jamais dans le jugement, ce qui n'était pas évident à éviter : Greg a beau être un courageux apprenti boulanger, il fait également partie de la fameuse catégorie des kékés-mobylette, qui font fumer leur pot d'échappement pour épater les copines, portent le maillot de la Squadra Azzura et le brillant à l'oreille, préparent le permis de chasse et se montrent très possessifs.
Le seul point négatif de ce statut de mère est que jamais la question du sexe n'est abordée. Pour aller jusqu'au bout du sujet, il aurait fallu explorer au moins en surface ce domaine épineux, qui constitue un enjeu essentiel à cet âge, qu'on le veuille ou non. À ceci près, sous son apparence de simplicité, 800 km de différence questionne avec force une jeunesse entre deux âges, pleine d'idéaux mais pétrie de doutes.
Ça brûle décrit lui aussi les tourments amoureux d'une adolescente ; sauf que Livia, 15 ans, en pince pour un pompier trois fois plus âgé qu'elle, qui lui oppose une résistance trop molle pour être claire. Sans aller trop loin dans l'analyse psychologique, Claire Simon dépeint cette curieuse relation en adoptant principalement le point de vue de l'adolescente, qui s'ennuie... et nous avec. L'image est belle, les acteurs fringants, mais ce qui se trame à l'écran ne passionne pas. Probablement parce que l'héroïne est aussi antipathique que fuyante, ou parce qu'on prévoit trop rapidement l'issue de tout cela. Mais, bien qu'attendue, la dernière partie est la plus belle de ce film un peu raté, parce qu'elle décrit le sentiment amoureux comme un activité à risque, qui réduit à néant la notion de limite morale.
Les bureaux de Dieu
Présenté seul dans une édition DVD agrémentée de bonus intéressants (explications de Claire Simon sur ses choix formels et ses méthodes de travail), le dernier-né de la réalisatrice se déroule intégralement dans les locaux du planning familial, suivant tour à tour différentes conseillères - et un conseiller en herbe - dans leurs démarches d'assistance. Très fortement inspiré de situations réelles, puisant directement ses dialogues dans la vraie vie, Les bureaux de Dieu séduit non seulement par son style - longs et beaux plans-séquences qui laissent s'exprimer l'humanité de chacun - que son aspect de documentaire "rejoué" par des actrices chevronnées. Ici, pas d'intrigue au sens propre, juste une succession de tableaux édifiants et instructifs.
Reste que ces deux heures pleines manquent un peu de liant, et parfois de naturel, pour convaincre pleinement. Mais Les bureaux de Dieu semble néanmoins marquer un virage dans la carrière d'Une Claire Simon qu'il faudra suivre, encore et encore, au gré de ses prochains projets.
Coûte que coûte. Durée : 1h35. Sortie : 07/02/1996.
Sinon oui. Durée : 1h59. Sortie : 08/10/1997.
800 km de différence. Durée : 1h18. Sortie : 06/03/2002.
Ça brûle. Durée : 1h51. Sortie : 16/08/2006.
Les bureaux de Dieu. Durée : 2h. Sortie : 05/11/2008.
Cinq films de Claire Simon. Sortie des DVD : 16/11/2009.
2 commentaires sur “5 films de Claire Simon en DVD”
Ah! Très bonne nouvelle ! Je n'ai pour l'instant vu que ces deux derniers, et j'adore !
Oui, excellente nouvelle d'autant que je ramais depuis quelques semaines pour n'en trouver que deux...
Et pas donnés, en prime !
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